CERPHI

 

Montaigne, les Essais : critique de la raison rhétorique

Thèse de doc­to­rat de phi­lo­so­phie, sou­te­nue le 10 novem­bre 2007 à l’Université Paris IV-Sorbonne, devant un jury com­posé de Monsieur le Professeur Frédéric Brahami (Université de Franche-Conté) – pré­si­dent –, Madame le Professeur Jacqueline Lagrée (Université de Rennes I), Monsieur le Professeur Pierre-François Moreau (ENS-LSH) – direc­teur

Ce dis­cours pré­li­mi­naire s’effor­cera de retra­cer la généa­lo­gie de ce tra­vail. Il y a certes tou­jours une part d’arti­fice dans ce type d’exer­cice, une ten­dance à ratio­na­li­ser une démar­che qui fut plus empi­ri­que et par­fois bien plus tâton­nante que ce qui sera décrit ici. Ce qui est néan­moins fidèle est la mise en exer­gue des seuils théo­ri­ques suc­ces­si­ve­ment fran­chis qui per­mi­rent l’élaboration de ce tra­vail.

S’il s’agit donc de pré­sen­ter les choses généa­lo­gi­que­ment, c’est à l’ori­gine qu’il faut d’emblée remon­ter, pas l’ori­gine chro­no­lo­gi­que d’ailleurs, puis­que ce mémoire de doc­to­rat fut pré­cédé d’une maî­trise et d’un DEA por­tant sur le même thème, coups d’essai qui son­dè­rent Montaigne dans deux pers­pec­ti­ves très dif­fé­ren­tes (l’une onto­lo­gi­que, l’autre for­melle), mais aussi mal effi­ca­ces l’une que l’autre. C’est donc de l’ori­gine au sens du moment fon­da­teur du tra­vail sous la forme qui est la sienne actuel­le­ment dont il va être ques­tion. Elle tient à une expé­rience de lec­ture déconcer­tante : celle des juge­ments extrê­me­ment sévè­res de car­té­siens à l’égard de Montaigne et des Essais. De manière exem­plaire, Malebranche, parmi les car­té­siens his­to­ri­ques, ou Martial Gueroult, au sein de la cri­ti­que car­té­sienne, peu­vent être cités ici, pour pro­vo­quer j’espère le même étonnement. « Ce ne sont nul­le­ment ses rai­sons qui per­sua­dent : il n’en apporte pres­que jamais des choses qu’il avance, ou pour le moins, il n’en apporte pres­que jamais qui aient quel­que soli­dité. En effet, il n’a point de prin­ci­pes sur les­quels il fonde ses rai­son­ne­ments, et il n’a point d’ordre pour faire les déduc­tions de ses prin­ci­pes. Un trait d’his­toire ne prouve pas, un petit conte ne démon­tre pas, deux vers d’Horace, un apoph­tegme de Cléomènes ou de César ne doi­vent pas per­sua­der des gens rai­son­na­bles : cepen­dant ses Essais ne sont qu’un tissu de traits d’his­toire, de petits contes, de bons mots, de dis­ti­ques et d’apoph­teg­mes. »1 tran­che Malebranche, tandis que Gueroult, de manière plus radi­cale encore, pos­tule que : « cette raison vraie, que Montaigne avait en lui-même à portée de sa réflexion, cette raison cer­taine, irré­cu­sa­ble et invin­ci­ble, il l’a igno­rée, il l’a confon­due avec cet ins­tru­ment ploya­ble à merci qui n’est rien d’autre que son contraire, à savoir le sens commun, igno­rant des sour­ces de l’évidence. D’où la rumi­na­tion du scep­ti­que, le sté­rile repos sur place du dilet­tante, l’enli­se­ment dans les opi­nions diver­ses d’autrui, l’émiettement dans les contro­ver­ses sté­ri­les, bref, le contraire de la force de l’intel­li­gence qui tient tout d’elle seule […]. »2 . Ce qu’il y a de véri­ta­ble­ment étonnant, dans ces propos à l’ins­tant rap­por­tés, est la fer­me­ture de la phi­lo­so­phie à l’alté­rité. Lorsque la raison dis­cur­sive s’absente, lors­que la pensée ne prend pas les formes du sys­tème et du concept, elle échouerait. On ne se demande même pas ce qui vient en lieu et place de cette raison, on ne fait que cons­ta­ter qu’elle manque, qu’elle fait défaut. De là à dire que Montaigne est un phi­lo­so­phe « manqué », il n’y a qu’un pas.

Et, de fait, si on laisse de côté la par­fois fruc­tueuse quête des sour­ces phi­lo­so­phi­ques de Montaigne, il a été le plus sou­vent ou bien évincé de l’his­toire de la phi­lo­so­phie, ou bien y a été ins­crit de force par des rap­pro­che­ments gros­siers avec Descartes. L’évincement est lisi­ble dans le sort qui lui est réservé par un cer­tain nombre d’his­toi­res clas­si­ques de la phi­lo­so­phie. J’ai évoqué, dans l’intro­duc­tion de mon tra­vail, les pages pour­tant copieu­ses dévo­lues à l’his­toire de la phi­lo­so­phie de la Renaissance rédi­gées par Maurice de Gandillac qui évoquent Montaigne et la seconde renais­sance fran­çaise dans un para­gra­phe inti­tulé : « Bouffoneries, chi­mè­res, sages­ses » qui s’ouvre sur la dis­tinc­tion d’un « vrai phi­lo­so­phe » en la per­sonne de Charles de Bovelle et se pour­suit par l’évocation iro­ni­que des « astres de notre ciel sco­laire, Rabelais, Ronsard et Montaigne, « surgis des bords de la Loire ou du Rhône, du Loir ou de la Seine, de Normandie ou de Guyenne, à l’incer­taine limite de la pure lit­té­ra­ture et du mes­sage pen­sant ». L’autre pers­pec­tive, qui consiste, comme je le disais plus haut, à ins­crire de force Montaigne dans l’his­toire de la phi­lo­so­phie en le rap­pro­chant coûte que coûte de Descartes (notam­ment s’agis­sant de la « décou­verte de la sub­jec­ti­vité »), a été expo­sée dans l’intro­duc­tion du qua­trième cha­pi­tre. Si l’on s’en tient à ce qui est com­mu­né­ment pro­posé, il est très dif­fi­cile de dis­tin­guer une filia­tion du moi empi­ri­que mon­tai­gnien au sujet car­té­sien. L’enjeu consiste sim­ple­ment à ins­crire Montaigne dans l’his­toire de la phi­lo­so­phie par le biais de res­sem­blan­ces (qui demeu­rent objec­ti­ve­ment bien loin­tai­nes) avec le car­té­sia­nisme tou­jours saisi comme norme. Il n’est dès lors pas absurde de com­pa­rer le trai­te­ment réservé à Montaigne, « phi­lo­so­phe sans sys­tème », à celui dévolu aux socié­tés « sans Etat » qu’étudie Pierre Clastres. Celui-ci s’élève vigou­reu­se­ment contre le juge­ment de valeur inhé­rent à la qua­li­fi­ca­tion en termes d’ « ina­chè­ve­ment, d’incom­plé­tude, de manque ». Il pré­fère conclure que l’Etat n’est pas « le destin de toute société », que « les socié­tés pri­mi­ti­ves ne sont pas les embryons retar­da­tai­res des socié­tés ulté­rieu­res »3. Nous aime­rions pou­voir pré­ten­dre avoir démon­tré que le sys­tème n’est pas le destin de toute pensée, que les Essais ne sont pas un embryon retar­da­taire du car­té­sia­nisme à venir…

Il fallut donc se fami­lia­ri­ser avec ce que nous n’hési­tons plus désor­mais à nommer la phi­lo­so­phie de la Renaissance, même si elle est bien éloignée de « la vie décente des grands sys­tè­mes » (Merleau-Ponty) ou de « la per­fec­tion glacée et défi­ni­tive de la phi­lo­so­phie » (Luckaz), et plus spé­ci­fi­que­ment avec les textes de la seconde Renaissance fran­çaise dont la cri­ti­que a fait émerger les Essais. Indéniablement, à force de par­cou­rir l’œuvre de Montaigne elle-même, mais aussi celles de Tabourot des Accords, La Motte Messemée, Boiaistuau, Du Fail, Des Caurres, Du Verdier, Le Caron, Le Roy ou encore Thiard, il devient évident que ces textes veu­lent établir quel­que chose, qu’ils sont loin de se réduire à un « tissu de traits d’his­toire, de petits contes, de bons mots, de dis­ti­ques et d’apoph­teg­mes », à du « dilet­tan­tisme » ou de la « rumi­na­tion ». Le statut de cet « établissement » est effec­ti­ve­ment d’abord pro­blé­ma­ti­que puis­que bien éloigné de nos hori­zons d’attente phi­lo­so­phi­ques. Notre appré­hen­sion des textes phi­lo­so­phi­ques renais­sants est entra­vée par l’habi­tude de lire des textes phi­lo­so­phi­ques se déployant sous la forme de « lon­gues chaî­nes de raison », et il nous devient extrê­me­ment dif­fi­cile de com­pren­dre sim­ple­ment des dis­cours fonc­tion­nant selon d’autres moda­li­tés. Il faut ajou­ter à cette pre­mière dif­fi­culté, majeure, qui relève de l’obs­ta­cle épistémologique, un cer­tain nombre d’autres que nous avons rap­pe­lées au cours du cin­quième cha­pi­tre. Ainsi, pren­dre cons­cience de l’état de la langue fran­çaise au XVIe siècle, du goût pour un cer­tain « désor­dre » du texte, que les com­men­ta­teurs lit­té­rai­res nom­ment ordo neglec­tus ou de l’appé­tence pour les « formes ouver­tes », telles la lettre ou le dia­lo­gue, permet de rela­ti­vi­ser nos atten­tes. Ce tra­vail de contex­tua­li­sa­tion, s’il auto­risa une lec­ture moins pré­ve­nue des Essais, ne permit cepen­dant pas de com­pren­dre encore leur mode ori­gi­nal de fonc­tion­ne­ment.

Une troi­sième étape déci­sive consista en la décou­verte de la rhé­to­ri­que comme norme alter­na­tive afin de com­pren­dre ces textes renais­sants en géné­ral et les Essais en par­ti­cu­lier. Lorsque Malebranche sou­li­gne que « les Essais ne sont qu’un tissu de traits d’his­toire, de petits contes, de bons mots, de dis­ti­ques et d’apoph­teg­mes », il omet l’essen­tiel, qui est la rela­tion cri­ti­que de Montaigne à la rhé­to­ri­que, mais il ne commet pas d’erreur gros­sière sur le statut de la démons­tra­tion à la Renaissance. Il est en effet pos­si­ble d’établir qu’argu­men­ter, en régime rhé­to­ri­que, c’est, une fois la thèse déter­mi­née, l’appuyer ou la confir­mer par le biais d’un maté­riau le plus sou­vent emprunté à la tra­di­tion qui fait alors office de cau­tion. L’ana­lo­gie et l’induc­tion, la cita­tion et la réfé­rence vali­dent au fil du texte les énoncés de celui qui dis­court, selon un art de « l’appro­pria­tion et de l’imi­ta­tion créa­trice4. Ayant saisi cette manière récur­rente de pro­cé­der, cette méthode, il fal­lait à nou­veau lever un pré­jugé : celui inhé­rent à la consi­dé­ra­tion par la phi­lo­so­phie de la rhé­to­ri­que. Elle n’est à l’époque qui nous inté­resse ni cet art men­son­ger visant la dupe­rie, ainsi que la pré­sente Platon dans le Gorgias ou au début de l’Apologie de Socrate, ni la théo­rie des figu­res, à laquelle est dévo­lue l’orne­ment du dis­cours, ainsi qu’elle le devien­dra à l’âge clas­si­que, lorsqu’elle sera réduite à l’élocution. Bien au contraire, si l’on écoute ses théo­ri­ciens, dans l’Antiquité ou à la Renaissance, elle est partie pre­nante du dis­cours, de la pensée en géné­ral, et en par­ti­cu­lier de l’établissement des idées et des argu­ments, de leur orga­ni­sa­tion. La rhé­to­ri­que impli­que une logi­que, une psy­cho­lo­gie, une théo­rie des pas­sions, une éthique voire une onto­lo­gie ori­gi­na­les. Elle sys­té­ma­tise l’ordre du réel et de la pensée pro­pres à une époque.

Parvenue à ce point, j’étais dotée, me semble-t-il, du réfé­ren­tiel exact afin d’évaluer les Essais. Or l’essen­tiel res­tait à venir : la relec­ture du texte, éclairée par ces consi­dé­ra­tions sur le sys­tème rhé­to­ri­que, permit de révé­ler à quel point Montaigne ne s’y plie pas, dans quelle mesure il le cri­ti­que. Et cette cri­ti­que du fonc­tion­ne­ment de la ratio­na­lité rhé­to­ri­que per­met­tait d’une part d’uni­fier la lec­ture des Essais, sans cela éclatée entre de mul­ti­ples thèmes, d’autre part d’aller à la ren­contre, de manière ori­gi­nale, de cer­tains aspects de la phi­lo­so­phie car­té­siennne, ren­contres qu’on a pris le parti de sou­li­gner lorsqu’elles nous sem­blaient jus­ti­fiées, sans vou­loir les sys­té­ma­ti­ser. Ainsi, la rhé­to­ri­que nous semble désor­mais fonc­tion­ner comme pierre de touche pour la com­pré­hen­sion des Essais, Montaigne se déga­geant de codes qu’on s’est rendu au préa­la­ble capa­ble de repé­rer. Il affi­che donc un pro­gramme anti-rhé­to­ri­que en pre­nant diver­ses pos­tu­res qui valent comme mani­fes­tes.

Ainsi en va-t-il tout d’abord du trai­te­ment réservé à la mémoire. Montaigne met en scène avec brio, tout au long des Essais, son excep­tion­nel manque de mémoire, il n’y en aurait « au monde une aussi mons­trueuse en défaillance » (I, 9, 85). En regard d’un sys­tème rhé­to­ri­que qui en fai­sait le fon­de­ment de toute acti­vité intel­lec­tuelle, l’insis­tance mon­tai­gnienne sur ses lacu­nes prend un sens tout à fait dif­fé­rent. Loin de rele­ver du topos de la modes­tie ou d’une pré­ten­due pra­ti­que de l’auto-dépré­cia­tion qui serait fami­lière à Montaigne, on peut la com­pren­dre, dans une pers­pec­tive polé­mi­que, comme une pre­mière prise de dis­tance par rap­port au fonc­tion­ne­ment du sys­tème rhé­to­ri­que. Au contraire, ce qu’il faut bien appe­ler la psy­cho­lo­gie mon­tai­gnienne (cli­ni­que et méca­niste), pro­pose un modèle ori­gi­nal du fonc­tion­ne­ment de l’âme et du rap­port de ses facultés, met­tant en exer­gue le juge­ment qui n’était doté que d’une valeur très rela­tive au sein du sys­tème rhé­to­ri­que.

On peut mesu­rer l’écart pris par rap­port au sys­tème rhé­to­ri­que dans un tout autre domaine : la pra­ti­que de l’argu­men­ta­tion. Qui n’a pas une claire idée du fonc­tion­ne­ment du texte en régime rhé­to­ri­que pour­rait en faire par­ti­ci­per Montaigne : pra­ti­que de l’inter­texte, mul­ti­pli­ca­tion des exem­ples, digres­sions sont des mar­queurs évidents de celui-ci. Mais celui qui déclare de manière inter­mit­tente être « roi » de la matière qu’il traite, s’effor­cer de « bâtir une muraille sans pier­res » ou vou­loir « être riche par soi non par emprunt » prend clai­re­ment ses dis­tan­ces par rap­port à la notion rhé­to­ri­que d’inven­tion. Le trai­te­ment réservé à l’exem­ple en cons­ti­tue une indi­ca­tion majeure : il perd en effet son rôle pro­ba­toire, la pensée n’ayant plus à être sub­ju­guée mais deman­dant à être acti­vée dans l’exer­cice du juge­ment. « Tout exem­ple cloche », affirme Montaigne de manière symp­to­ma­ti­que. Ainsi le sort réservé aux topoï de la clé­mence, ou de la com­pa­rai­son de l’utile et de l’hon­nête est-il exem­plaire d’une pra­ti­que fort peu cano­ni­que et même cri­ti­que de l’exem­ple et de l’art d’argu­men­ter en régime rhé­to­ri­que.

Enfin, la ques­tion de la sub­jec­ti­vité, qui a long­temps été bran­die comme étendard de la phi­lo­so­phie mon­tai­gnienne peut rece­voir un éclairage ori­gi­nal si l’on part des consi­dé­ra­tions rhé­to­ri­ques sur l’èthos. Le carac­tère de l’ora­teur est, en régime rhé­to­ri­que, une res­source de la per­sua­sion. Le dis­cours expose un sujet, lequel doit garan­tir la vali­dité de ce dis­cours non seu­le­ment par ce qu’il dit mais par ce qu’il est, même si bien évidemment, puis­que « le parler de soi » est abso­lu­ment déplacé, le sujet en ques­tion est un idéal-type. Montaigne pié­tine quant à lui l’étiquette rhé­to­ri­que, la mise en scène éthique du sujet par­lant, notam­ment dans l’ « Avis au lec­teur » et dans l’essai « De la pré­somp­tion ».

Ainsi, selon ces trois pers­pec­ti­ves, psy­cho­lo­gi­que, argu­men­ta­tive et éthique, les Essais peu­vent être lus comme une cri­ti­que de la raison rhé­to­ri­que.

Cependant à nou­veau, ce ver­sant néga­tif, cri­ti­que du tra­vail mon­tai­gnien, fruc­tueux par le déga­ge­ment auto­risé vis-à-vis de l’idéo­lo­gie rhé­to­ri­que, nous a semblé insuf­fi­sant à rendre raison du projet mon­tai­gnien. Une pre­mière preuve peut en être trou­vée dans le trai­te­ment de l’èthos chez Montaigne que nous avons aban­donné à mi-par­cours. Avoir inter­prété cer­tains textes des Essais, grâce au prin­cipe de l’écart que Montaigne ins­ti­tue par rap­port au sys­tème rhé­to­ri­que, ne suffit cepen­dant pas à rendre raison de la ques­tion de la sub­jec­ti­vité dans les Essais. Il nous semble en effet que Montaigne, loin de se borner à la cri­ti­que du sys­tème, retient de la rhé­to­ri­que la pré­misse de sa réflexion : la qua­li­fi­ca­tion de la per­sonne sur le plan épistémologique, et qu’il en tire des consé­quen­ces ori­gi­na­les fon­da­men­ta­les. A partir de l’idée rhé­to­ri­que selon laquelle l’èthos est une preuve de la vali­dité du dis­cours, Montaigne ins­ti­tue la mise en scène du sujet pen­sant dans un texte phi­lo­so­phi­que qui ne pré­tend pas établir la vérité, dire les choses telles qu’elles sont objec­ti­ve­ment, mais éprouver les capa­ci­tés d’un sujet pen­sant. Montaigne exhibe une sub­jec­ti­vité qui s’assume comme ori­gine du dis­cours, les textes effa­çant cette ori­gine sub­jec­tive étant men­son­ger selon lui. Il ne demande pas qu’on lise les Essais pour en rete­nir une quel­conque leçon mais pour nous invi­ter à com­pren­dre qu’il n’y a de dis­cours que sub­jec­tif, que l’épreuve du réel ne peut se faire que par le filtre d’une pensée humaine. Si la sub­jec­ti­vité était consi­dé­rée jusqu’alors comme un obs­ta­cle au savoir, thèse exa­cer­bée par le scep­ti­cisme, qui annule toute pré­ten­tion humaine à la vérité de ce fait notam­ment, Montaigne veut faire de la sub­jec­ti­vité une dimen­sion iné­vi­ta­ble du pro­ces­sus de la connais­sance. C’est ce qui permet de rendre raison, à mon sens, de la mul­ti­pli­ca­tion des textes type « his­toire de mon esprit », dans la phi­lo­so­phie clas­si­que », manière de répon­dre à une dif­fi­culté clai­re­ment énoncée et assu­mée par Montaigne : le fait que le sujet soit cons­ti­tu­tif du dis­cours. Le dis­cours, même s’il se déve­loppe indé­pen­dam­ment de cette réflexion sur celui dont il émane, est désor­mais sou­vent accom­pa­gné d’une réflexion qu’il faut dire épistémologique sur le sujet dis­cou­rant. Est ins­ti­tué un sujet phi­lo­so­phi­que, qui sou­tient l’édifice de la pensée ; il est désor­mais impos­si­ble de faire l’économie de la pré­sence du sujet pen­sant à son texte.

Il est donc pos­si­ble de mesu­rer, sur la ques­tion de la sub­jec­ti­vité, à quel point le tra­vail phi­lo­so­phi­que de Montaigne ne se contente pas d’être cri­ti­que. La cri­ti­que est le ver­sant néga­tif de son œuvre qui doit être com­plété par un ver­sant posi­tif ou cons­truc­tif. Contrairement à ce qu’a long­temps avancé l’his­toire des idées, le scep­ti­cisme renais­sant, la crise de la pensée qui a suivi le déploie­ment de l’huma­nisme, n’aurait trouvé une issue que dans le car­té­sia­nisme. Depuis le début de notre tra­vail, nous avions l’intui­tion qu’il est impos­si­ble de s’en tenir à l’idée d’un scep­ti­cisme mon­tai­gnien : le texte pro­duit des phi­lo­so­phè­mes, il est pos­si­ble d’y repé­rer une méthode. C’est ce qui expli­que que des rap­pro­che­ments aient été pos­si­bles avec la phi­lo­so­phie car­té­sienne puis­que Montaigne avance cer­tai­nes posi­tions, au fur et à mesure de son effort cri­ti­que, qui rejoi­gnent pour cer­tai­nes ce qui sera (ré)établi à l’âge clas­si­que. Plus pré­ci­sé­ment nous avons tenté d’établir que la démar­che de Montaigne, loin d’être aléa­toire, consiste à « donner la pre­mière charge dans le plus fort du doute » (II, 10, 134), confé­rant des posi­tions contra­dic­toi­res afin de favo­ri­ser l’émergence d’un sens ori­gi­nal ou au contraire dis­tin­guant pro­gres­si­ve­ment des posi­tions de plus en plus affi­nées. Cette démar­che (résu­mée par le dip­ty­que : confé­rence / dif­fé­rence) permet par exem­ple de voir dépeinte au fil des Essais une psy­cho­lo­gie ori­gi­nale ou de cons­ti­tuer comme caté­go­rie, riche de sens tant sur le ter­rain théo­ri­que que sur le ter­rain pra­ti­que, la notion de « dou­ceur » ou celle de « médio­crité ».

Montaigne déve­loppe donc dans les Essais une phi­lo­so­phie ori­gi­nale, qui permet de pren­dre au sérieux le titre d’ « essais » qu’il lui donne. L’essai est un titre neuf pour le dis­cours au moment où Montaigne l’uti­lise. Ce nou­veau geste ico­no­claste (la géné­ri­que étant une bran­che de la rhé­to­ri­que) a mieux été saisi dans la tra­di­tion anglaise que dans la tra­di­tion fran­çaise, les réflexions de Hume et de Locke notam­ment sur l’essai en expli­ci­tant la visée. L’essai est une forme inqui­si­trice qui rend pos­si­ble une pro­gres­sion imma­nente du savoir, de la clarté (bien qu’on ignore a priori jusqu’à quel point) et qui érige un mode alter­na­tif à la phi­lo­so­phie sys­té­ma­ti­que, dont on doute de la capa­cité à accom­plir ce qu’elle promet. « L’essai est [donc] riche d’une forme de per­fec­tion qui lui est propre », pour repren­dre ici les termes de Virginia Woolf. Il s’assume comme texte non idéo­lo­gi­que, ne visant pas la tota­li­sa­tion du savoir ; il adopte plus volon­tiers une « logi­que de la confé­rence » que ces « lon­gues chaî­nes de raison » déduc­ti­ves, ten­dues vers leur conclu­sion, que prô­nait Descartes ; il expose le sujet pen­sant, le pro­duit comme source et comme res­pon­sa­ble des idées pro­dui­tes. La vali­dité d’une telle démar­che peut être cau­tion­née para­doxa­le­ment par un modèle scien­ti­fi­que. Si Descartes se réfé­rait à la clarté et à l’ordre de la géo­mé­trie au moment du fon­de­ment de sa méthode, Montaigne n’a pas pu se réfé­rer à la science telle que la des­sine l’épistémologie contem­po­raine mais il la rejoint para­doxa­le­ment. Le stade du posi­ti­visme est désor­mais depuis long­temps dépassé : la science selon l’épistémologie contem­po­raine est faite de conjec­tu­res et de réfu­ta­tions, elle ne fait que viser la vérité, posée comme Idée régu­la­trice, laquelle vérité est esti­mée par cer­tains n’être qu’un objet de foi, l’inté­rêt étant l’aven­ture intel­lec­tuelle qu’elle sus­cite. Le modèle scien­ti­fi­que se per­pé­tue donc pour le dis­cours phi­lo­so­phi­que, moins sur le mode de la démons­tra­tion géo­mé­tri­que à visée abso­lue, que sur celui de la pro­po­si­tion de conjec­tu­res, sou­mi­ses dès expo­sées à la cri­ti­que, et cons­cien­tes de leur fra­gi­lité, ce qui ne signi­fie pas pour autant renon­cer à la vérité. Dans les deux cas, un rap­port ori­gi­nal à la tem­po­ra­lité se cons­ti­tue : la science et la phi­lo­so­phie ne sont pas des dis­cours intem­po­rels, par simple oppo­si­tion au champ mou­vant des opi­nions. L’hypo­thèse, la conjec­ture, l’essai ouvrent un hori­zon, appel­lent leur reprise réflexive, une néces­saire cri­ti­que, solip­siste ou dia­lo­gi­que. Aussi pour­rions-nous confé­rer aux Essais une visée épistémologique fon­da­men­tale : Montaigne ne donne pas à connaî­tre, il ne se donne pas plus à connaî­tre, il s’inter­roge bien plutôt sur ce qu’est la connais­sance.

En défi­ni­tive, cette étude des Essais prit pres­que la forme d’une expé­di­tion eth­no­gra­phi­que, qui impli­que certes d’aller à la ren­contre de l’autre, mais sur­tout de ne pas « s’empor­ter avec soi »5. Le régime idéo­lo­gi­que car­té­sien, sous lequel nous pen­sons encore, inter­dit la com­pré­hen­sion des Essais. Cette incom­pré­hen­sion n’est pas seu­le­ment due à l’éloignement dans le temps (le XVIe siècle dans l’his­toire des idées est pres­que l’équivalent de la pré­his­toire), mais au filtre inter­pré­ta­tif dont nous dis­po­sons a priori. Une fois notre regard désen­gagé, il devient loi­si­ble de lire les Essais par réfé­rence à leur norme exacte : le sys­tème rhé­to­ri­que. La pre­mière partie du tra­vail phi­lo­so­phi­que de Montaigne est alors cri­ti­que : il met au jour les prin­ci­pes du sys­tème rhé­to­ri­que, les évalue et s’en dis­tan­cie. Cette cri­ti­que ne rend pas raison de l’ensem­ble de l’effort phi­lo­so­phi­que de Montaigne : en ins­ti­tuant la phi­lo­so­phie essayis­ti­que, il favo­rise une réflexion nova­trice sur le statut de la connais­sance et du sujet pen­sant, dont les posi­tions évoquent étrangement l’épistémologie contem­po­raine. Il est donc pos­si­ble de pro­po­ser l’essai comme modèle ori­gi­nal dans l’his­toire de la phi­lo­so­phie, ren­dant cari­ca­tu­rale l’oppo­si­tion du dog­ma­tisme et du scep­ti­cisme.

Malebranche, De la Recherche de la Vérité, livre II [« De l’imagination »], IIIe partie [« De la communication contagieuse des imaginations fortes »], chapitre V [« Du livre de Montaigne »], Paris, Vrin, 1945, p.198.

M. Gueroult, Histoire de l’histoire de la philosophie, volume I : En Occident, des origines jusqu’à Condillac, Paris, Aubier-Montaigne, 1984, p.161-167, passim.

Pierre Clastres, La société contre l’Etat, Paris, Editions de Minuit, 1974, p. 161-169.

K. Meerhoff, Entre logique et littérature. Autour de Philippe Melanchton, Orléans, Paradigme, 2001, p. 84.

I, 39, 389 (éd. Tournon, Imprimerie Nationale).