CERPHI

 

Les stratégies d’écriture des libertins au XVIIe siècle.

***Thèse de littérature française, soutenue le 04 novembre 2005, à l’Université Jean Monnet de Saint-Etienne1

sous la direc­tion de M. Antony McKenna

Jury pré­sidé par M. Alain Viala et com­posé de M. Emmanuel Bury, M. Jean-Charles Darmon, M. Antony McKenna, M. Pierre-François Moreau, Mme Claudine Poulouin.

Monsieur le Président, Madame, Messieurs les mem­bres du Jury,

J’aime­rais com­men­cer par la voix de Clément Marot : « ce sont œuvres de jeu­nesse, ce sont coups d’essai »2. La thèse que je sou­tiens devant vous est le fruit de six années de recher­che – et j’ai le sen­ti­ment de n’avoir qu’effleuré mon sujet. Il est loin le temps où j’espé­rais naï­ve­ment « refaire le Pintard ». L’érudition de ce cher­cheur et l’ampleur de ses inves­ti­ga­tions ren­daient irréa­li­sa­ble un tel projet. C’est pour­tant à cette lec­ture que je dois d’avoir quitté le XVIIIe siècle et Diderot (sur lequel por­tait ma maî­trise), pour l’étude du liber­ti­nage à l’âge clas­si­que, en DEA, sous la direc­tion d’Antony McKenna.

J’ai d’emblée appré­cié cette manière qu’a René Pintard de faire surgir toute une vie intel­lec­tuelle en quel­ques por­traits bien choi­sis : gen­tils­hom­mes débau­chés ou blas­phé­ma­teurs, poètes épicuriens, phi­lo­so­phes indé­pen­dants et mécréants de toutes sortes. L’impres­sion d’entrer dans un monde jusque-là insoup­çonné s’est pour­tant accom­pa­gnée d’une curieuse insa­tis­fac­tion, celle de ne pou­voir goûter la saveur des textes. Pintard était trop atten­tif à ce que l’œuvre révé­lait de l’auteur, de ses croyan­ces ou de ses convic­tions reli­gieu­ses, pour accor­der à la fabri­que du texte toute la place qu’elle méri­tait. Choisir de reve­nir aux œuvres, c’était à l’inverse s’atte­ler à la com­plexité de l’écriture des liber­tins pour en évaluer les dis­po­si­tifs argu­men­ta­tifs et rhé­to­ri­ques ; c’était aussi élaborer un pro­to­cole de lec­ture qui tienne compte de l’appa­reil de leurs cita­tions, et de l’ironie de leur rap­port au texte. Cette orien­ta­tion pre­mière a déter­miné, pour une part, le corpus d’étude : Pintard accor­dait toute son atten­tion à la vie des grou­pes et des hommes. Le primat accordé au texte m’a conduite à délais­ser les fré­quen­ta­tions réel­les des dif­fé­rents auteurs, au profit de leurs fré­quen­ta­tions livres­ques et de leurs choix d’écriture, tout aussi sélec­tifs et riches d’ensei­gne­ment.

En 1999, mon DEA por­tait sur trois études de cas : l’Histoire comi­que de Francion de Charles Sorel, les Dialogues faits à l’imi­ta­tion des anciens de La Mothe Le Vayer, et les Lettres de Cyrano de Bergerac. De la rhé­to­ri­que des cita­tions à l’écriture sati­ri­que propre à l’his­toire comi­que et à la lettre, l’écart géné­ri­que et sty­lis­ti­que était impor­tant. Soucieuse de res­pec­ter la richesse et la variété des formes lit­té­rai­res et phi­lo­so­phi­ques choi­sies, j’ai pri­vi­lé­gié d’emblée l’ana­lyse de texte, sans cher­cher à réduire les dis­pa­ra­tes entre les dif­fé­rents auteurs. L’appro­che s’est révé­lée féconde, et m’a permis de pré­ci­ser ce qui cons­ti­tue le point de départ de ma recher­che – ce que l’on pour­rait nommer : le para­doxe de la publi­ca­tion liber­tine. L’acte de publi­ca­tion sup­pose le des­sein de faire sortir le savoir hors du cercle res­treint des cote­ries érudites, mais contre­dit à l’évidence les pro­cla­ma­tions élitistes de ces auteurs qui refu­sent de vul­ga­ri­ser le dis­cours phi­lo­so­phi­que, autant par souci de pré­ser­va­tion de l’ordre social que par pes­si­misme anthro­po­lo­gi­que. Pour évaluer au mieux la portée des stra­té­gies d’écriture employées, j’ai com­mencé par repla­cer les œuvres au sein d’un pano­rama plus large, rele­vant de l’his­toire du livre et de l’his­toire sociale, que j’ai confronté ensuite aux repré­sen­ta­tions lit­té­rai­res et aux cons­truc­tions rhé­to­ri­ques ins­cri­tes dans les textes. Cette pre­mière appro­che m’a permis de pré­ci­ser le pro­to­cole de lec­ture requis par les ouvra­ges liber­tins. Mais pour reconnaî­tre la force et l’ori­gi­na­lité de la pensée liber­tine, il fal­lait aussi accor­der une dignité phi­lo­so­phi­que aux stra­té­gies d’écriture. Il fal­lait également ouvrir le champ de l’ana­lyse à l’ensem­ble de leur pro­duc­tion écrite, et ne pas réduire cette der­nière à l’expres­sion de leur irré­li­gion. Le rejet de la doc­trine chré­tienne est un trait commun de la pensée liber­tine, que l’on ne peut saisir indé­pen­dam­ment de sa logi­que propre. Une inter­pré­ta­tion consé­quente de cette pensée ne pou­vait faire l’économie de ses auda­ces dans le champ des bonnes let­tres. Les écrits sur l’his­toire de Le Vayer ou de Sorel, les fic­tions roma­nes­ques et les pam­phlets, avaient droit à toute mon atten­tion, au même titre que les Dialogues d’Orasius Tubero ou les Considérations poli­ti­ques sur les coups d’Estat de Gabriel Naudé. Il deve­nait urgent d’élargir le corpus d’étude, sans plus se limi­ter à quel­ques textes publiés (et facile d’accès) : l’œuvre en langue fran­çaise de Naudé est venue s’ajou­ter aux pré­cé­den­tes, consi­dé­ra­ble­ment élargies elles-mêmes, puis­que j’ai pris en compte l’inté­gra­lité de l’œuvre de La Mothe Le Vayer, une bonne part de l’œuvre soré­lienne, en plus des œuvres com­plè­tes de Cyrano. Un corpus com­plé­men­taire s’est natu­rel­le­ment cons­ti­tué autour de ce noyau ini­tial, selon les aspects que j’étais amenée à déve­lop­per.

Devant un tel corpus, une appro­che par mono­gra­phie n’était pas sou­hai­ta­ble : elle accen­tue la sin­gu­la­rité des pos­tu­res d’auteur adop­tées au détri­ment de leur com­mune ins­crip­tion dans le champ cultu­rel et scien­ti­fi­que. J’ai opté pour une appro­che plus syn­thé­ti­que, afin de donner corps à la caté­go­rie his­to­rio­gra­phi­que du liber­tin à l’âge clas­si­que. Chaque œuvre offrant un éclairage sin­gu­lier, pou­vant entrer en réso­nance avec tel ou tel aspect des autres ouvra­ges étudiés, j’ai pro­cédé par rap­pro­che­ment et contraste entre les auteurs. Que La Mothe Le Vayer, par exem­ple, déve­loppe les impli­ca­tions poli­ti­ques de ses choix rhé­to­ri­ques, et l’ana­lyse de ses prises de posi­tion per­met­tait de com­pren­dre et d’uni­fier un cer­tain nombre d’allu­sions éparses dans le reste du corpus. Dans un autre regis­tre, les bou­ta­des insis­tan­tes de Gabriel Naudé à l’encontre de la règle de l’unité de temps, au théâ­tre, pre­naient tout leur sens, une fois confron­tées aux ana­ly­ses de Sorel, polé­miste et théo­ri­cien de la fic­tion. Si dans ce tra­vail de rap­pro­che­ment, chaque voix est restée sin­gu­lière, j’ai pu mettre en lumière une com­mu­nauté de démar­che et de pensée sur un cer­tain nombre de points sujets à débat au XVIIe siècle. Loin d’être en retrait ou indif­fé­rents aux gran­des contro­ver­ses de leur temps, en effet, les liber­tins de l’âge clas­si­que s’inves­tis­sent et pren­nent posi­tion dans les prin­ci­pa­les polé­mi­ques, non sans viru­lence par­fois. Cet enga­ge­ment fort sou­lève des pro­blè­mes spé­ci­fi­ques que les tenants du dis­cours domi­nant ne peu­vent pas ne pas pren­dre en compte. Il m’a semblé qu’il y avait là – dans ces prises de posi­tion qui inté­res­sent des champs aussi divers que ceux de la rhé­to­ri­que, de la phi­lo­so­phie ou de l’esthé­ti­que théâ­trale – un moyen de mieux cerner l’iden­tité sin­gu­lière du phé­no­mène liber­tin. Je me conten­te­rai d’en pré­ci­ser ici les prin­ci­pa­les orien­ta­tions.

L’hos­ti­lité récur­rente du liber­tin à l’égard du sys­tème de codi­fi­ca­tion mis en place par les nou­veaux doctes de l’entou­rage de Richelieu forme une pre­mière ligne de force. Le liber­tin prend posi­tion dans la que­relle du purisme pour dénon­cer une atten­tion ser­vile à la langue dan­ge­reuse pour la libre expres­sion phi­lo­so­phi­que, parce qu’elle enté­rine la subor­di­na­tion de l’inven­tio à l’elo­cu­tio. Les puris­tes fon­dent la norme lin­guis­ti­que sur le modèle mon­dain et l’usage des meilleurs auteurs moder­nes. Le liber­tin rejette, pour sa part, une codi­fi­ca­tion qui donne ses let­tres de noblesse à l’opi­nion cour­ti­sane. Qu’il sacri­fie, par ailleurs, au ”clien­té­lisme d’État“ n’entre pas ici en ligne de compte : l’enjeu du débat n’est pas poli­ti­que ou socio­lo­gi­que, mais phi­lo­so­phi­que. La posi­tion que le liber­tin adopte dans la que­relle du vrai­sem­bla­ble au théâ­tre est simi­laire à bien des égards. L’esthé­ti­que liber­tine tra­vaille sur la dis­so­nance et le clair-obscur : elle est aux anti­po­des de cet illu­sion­nisme recher­ché, à la même époque, par les théo­ri­ciens du théâ­tre – un illu­sion­nisme fondé sur la vrai­sem­blance de la repré­sen­ta­tion, c’est-à-dire sur une repré­sen­ta­tion de la vérité conforme aux pré­ju­gés d’un spec­ta­teur lui-même tri­bu­taire de la doxa ordon­née par les doctes. C’est là un parti-pris esthé­ti­que dont la portée idéo­lo­gi­que est indé­nia­ble : le liber­tin ne s’y est pas trompé. La manière dont les œuvres liber­ti­nes pro­gram­ment leur propre lec­ture en témoi­gne.

Les stra­té­gies d’écriture résul­tent de la mise en place volon­taire d’une série de dis­conve­nan­ces et de déca­la­ges, au niveau de l’argu­men­ta­tion comme au niveau énonciatif. Elles font de la méfiance un prin­cipe métho­do­lo­gi­que fort, impo­sant au lec­teur une atti­tude de défiance et de dis­tance cri­ti­que à l’égard des textes. Autrement dit, le liber­tin ne laisse pas à son lec­teur la pos­si­bi­lité d’adhé­rer confor­ta­ble­ment à ce qu’il lui repré­sente. Mais les stra­té­gies d’écriture ont également une dimen­sion pru­den­tielle. Le liber­tin ne conçoit pas ses publi­ca­tions sur le mode de la vul­ga­ri­sa­tion ou du pro­sé­ly­tisme : je crois avoir montré à quel point le fon­de­ment iné­ga­li­taire de l’anthro­po­lo­gie liber­tine ren­dait vaine l’idée même d’ins­truc­tion pour le plus grand nombre. S’il ne cher­che pas à ins­truire ni à per­sua­der selon les modè­les didac­ti­ques inves­tis par le savoir doxal, le liber­tin est néan­moins atten­tif aux consé­quen­ces poli­ti­ques de ses pro­pres publi­ca­tions et élabore en consé­quence une éthique de la mise à dis­po­si­tion des savoirs. Il s’agit de pré­ve­nir la conta­gion des erreurs popu­lai­res, sans pro­vo­quer le trou­ble des esprits les plus fai­bles, et tout en lais­sant quel­que chose à penser au lec­teur déniaisé. L’art du clair-obscur garan­tit à l’auteur comme à son lec­teur une entière auto­no­mie de pensée.

Envisagés du point de vue de l’his­toire des idées, les choix d’écriture pren­nent une autre dimen­sion. Le liber­ti­nage à l’âge clas­si­que ren­voie à une cer­taine façon de se réfé­rer à une culture com­mune pour se l’appro­prier. Les liber­tins sont érudits au sens où l’érudition leur permet d’inven­ter une figure nou­velle de la phi­lo­so­phie. Le détour par les livres offre les maté­riaux néces­sai­res à l’élaboration d’une réflexion propre, qui échappe au carcan du savoir doxal. Il ne s’agit là ni d’un habillage rhé­to­ri­que, ni d’une allé­geance mas­quée à des sys­tè­mes phi­lo­so­phi­ques, parce qu’il n’y a pas de solu­tion pure­ment doc­tri­nale, indé­pen­dam­ment des dis­po­si­tifs rhé­to­ri­ques et argu­men­ta­tifs mis en place. Le parti-pris de mor­cel­le­ment et d’hybri­da­tion relève d’un choix phi­lo­so­phi­que assumé, pré­senté comme le meilleur remède au dog­ma­tisme ambiant. Il défi­nit la nature de l’éclectisme liber­tin. Nier la portée phi­lo­so­phi­que de cette démar­che, revient à nier que l’on puisse penser par manière d’essais, dirait Montaigne, c’est-à-dire en délais­sant la démar­che déduc­tive, pour appro­cher la vérité de façon dis­cur­sive par approxi­ma­tions suc­ces­si­ves.

Rhétorique par ses pro­cé­du­res, l’écriture liber­tine reste phi­lo­so­phi­que par son objet. L’éclectisme, s’il ne permet pas l’élaboration d’une doc­trine posi­tive, n’empê­che nul­le­ment la refon­da­tion du savoir selon des prin­ci­pes épistémologiques com­muns. Pour les saisir et ainsi donner corps à la pensée liber­tine, je l’ai placée en regard de la contro­verse entre Descartes et Gassendi. Son étude a mis en évidence trois points forts chez mes auteurs :

  • D’abord la place de l’histoire et de la doxographie au sein de la réflexion philosophique
  • Ensuite, un socle épistémologique parfaitement opposé à la possibilité d’une connaissance comprise sur le modèle de l’intuition métaphysique.
  • Enfin, une appréhension historicisée du progrès des connaissances, où l’expérience assume une fonction centrale.

L’énonciation liber­tine trouve à s’actua­li­ser dans un contexte cultu­rel et scien­ti­fi­que donné – celui d’une nou­velle ratio­na­lité anti-méta­phy­si­que élaborée dans la mou­vance de la contro­verse entre Descartes et Gassendi. Sur le plan inter­pré­ta­tif, l’acquis est évident. Les prises de posi­tion des liber­tins, dans le champ de la connais­sance, ont une logi­que qu’il impor­tait de saisir pour rendre compte des para­doxes et des contra­dic­tions qui par­cou­rent les textes, en par­ti­cu­lier sur les sujets qui font débats : ainsi la que­relle sur le vide, ou encore la que­relle sur l’âme des bêtes. En outre, le liber­tin envi­sage les ques­tions rela­ti­ves au savoir d’une manière extrê­me­ment cri­ti­que. Il est lui-même trop atten­tif aux condi­tions d’exer­cice de la raison humaine pour adhé­rer à une quel­conque cer­ti­tude scien­ti­fi­que : la mise à l’épreuve des dif­fé­ren­tes hypo­thè­ses ne conduit pas (chez lui) à leur clas­se­ment en fonc­tion de leur degré de vrai­sem­blance, mais à une confron­ta­tion polé­mi­que entre les modè­les d’expli­ca­tion et les idéo­lo­gies dont ils sont les por­teurs.

Appliquée aux scien­ces humai­nes (la morale, mais aussi l’his­toire), la méthode liber­tine ne laisse pas indemne l’absolu reli­gieux. En don­nant à ces scien­ces une auto­no­mie qu’elles ne pos­sé­daient pas avant, le liber­tin déve­loppe une concep­tion de l’homme qui concur­rence direc­te­ment les repré­sen­ta­tions chré­tien­nes. Cette pos­ture phi­lo­so­phi­que où l’anthro­po­lo­gie s’édifie, pour ainsi dire, en contre­point de l’hori­zon chré­tien, et dans l’inten­tion mani­feste d’en faire éclater les cadres, nous paraît carac­té­ris­ti­que du liber­ti­nage de l’âge clas­si­que. La pensée liber­tine se cons­truit comme une alter­na­tive vala­ble à un sys­tème d’expli­ca­tion à voca­tion hégé­mo­ni­que, le Christianisme.

Deux domai­nes nous ont paru révé­la­teurs de ces auda­ces : l’écriture de l’his­toire et la lec­ture des récits de voyage. En his­toire, la démar­che est réel­le­ment ori­gi­nale : l’his­toire, com­prise comme enquête et recher­che des causes, n’est pas sépa­ra­ble (pour le liber­tin) d’une réflexion sur les méca­nis­mes de la croyance. L’his­toire n’est pas seu­le­ment événementielle, elle est aussi, dans une cer­taine mesure, une his­toire des men­ta­li­tés, avec ses atten­dus et ses cons­tan­tes anthro­po­lo­gi­ques. La mise en évidence des fac­teurs cultu­rels, sociaux et poli­ti­ques qui for­ment la trame de l’his­toire humaine pro­duit une his­toire éclatée, d’autant moins linéaire et fina­li­sée qu’elle finit par inté­grer dans son modèle d’ana­lyse les vicis­si­tu­des des reli­gions. En pro­po­sant ainsi une ana­lyse anthro­po­lo­gi­que du phé­no­mène reli­gieux, la réflexion liber­tine prend à revers l’his­to­rio­gra­phie élaborée à la même époque dans les milieux port-roya­lis­tes.

La rela­tion de voyage est un autre lieu d’obser­va­tion pri­vi­lé­gié de la valeur du témoi­gnage et des cri­tè­res de saisie et de dis­cri­mi­na­tion qui pré­si­dent à son évaluation. L’expé­rience du voya­geur, parce qu’elle excède les grilles d’ana­ly­ses préé­ta­blies, révèle une crise des modè­les du savoir. Faut-il faire entrer la mer­veille dans les taxi­no­mies exis­tan­tes ? Ne faut-il pas plutôt inter­ro­ger la per­ti­nence de ces grilles de lec­ture ? Sur quels cri­tè­res ajou­ter foi aux témoi­gna­ges sur­pre­nants ? Particulièrement atten­tif à la rela­ti­vité des modè­les de com­pré­hen­sion élaborés par ses contem­po­rains, le liber­tin s’inté­resse moins aux témoi­gna­ges en eux-mêmes qu’aux pré­sup­po­sés idéo­lo­gi­ques qui pré­si­dent à leur inter­pré­ta­tion. Il inves­tit en consé­quence tous les lieux pro­blé­ma­ti­ques de la réflexion scien­ti­fi­que : réflexion sur les mons­tres et les grands singes, inter­ro­ga­tion sur les mœurs et les cou­tu­mes des peu­ples nou­vel­le­ment décou­verts. Une fois de plus, la démar­che adop­tée revient à mettre en cause le savoir doxal, tri­bu­taire (pour sa plus grande part) d’une concep­tion de l’homme pétrie de chris­tia­nisme.

Ici comme ailleurs, la ques­tion de la croyance m’est appa­rue cen­trale. L’homme est un animal « phi­lo­my­the », natu­rel­le­ment enclin à abdi­quer ses facultés cri­ti­ques. Du point de vue liber­tin, l’essen­tiel réside (me semble-t-il) dans la com­pré­hen­sion du méca­nisme qui, à chaque moment de l’his­toire humaine, permet la répé­ti­tion du phé­no­mène d’adhé­sion. L’anthro­po­lo­gie de la croyance qu’il élabore est ainsi l’expres­sion d’un rap­port conflic­tuel à la reli­gion qui inves­tit tous les champs du savoir. Les stra­té­gies d’écriture sont dans cette opti­que la réponse rhé­to­ri­que et phi­lo­so­phi­que à cette réflexion anthro­po­lo­gi­que. Puisqu’il faut sans cesse, pour soi comme pour autrui, réaf­fir­mer la néces­sité d’une pru­dence inter­pré­ta­tive, rap­pe­ler les bases d’une méthode cri­ti­que his­to­ri­que, démon­ter les méca­nis­mes d’engen­dre­ment de l’erreur, le liber­tin choi­sit, au moins, une manière d’écrire qui rend impos­si­ble l’adhé­sion (à l’auto­rité) et l’immer­sion (dans la fic­tion). A défaut de rendre intel­li­gents les sots, le liber­tin conçoit ses pro­pres ouvra­ges comme autant de remè­des à la cré­du­lité ambiante. C’est une invi­ta­tion à la réflexion que le lec­teur peut, ou non, saisir (s’il en a les capa­ci­tés), mais s’il le fait, c’est en accep­tant de se cons­ti­tuer en juge et arbi­tre de son propre savoir.

Quelques mots pour conclure : le liber­ti­nage à l’âge clas­si­que ren­voie à une pos­ture cohé­rente dont les prin­ci­paux traits me sem­blent main­te­nant iden­ti­fia­bles. Les stra­té­gies d’écriture ren­voient certes à une démar­che pru­den­tielle, elles sont aussi une éducation du regard, en même temps que l’expres­sion d’une phi­lo­so­phie de l’essai, aux anti­po­des des pré­ten­tions de la raison dog­ma­ti­sante. Elles sont également la consé­quence lit­té­raire de cette anthro­po­lo­gie de la croyance élaborée par le liber­tin. La bur­les­que péda­go­gie est la réponse du phi­lo­so­phe à la cré­du­lité et à la sot­tise humai­nes.

Je me conten­te­rai de signa­ler ici les prin­ci­paux pro­lon­ge­ments de cette recher­che. Il fau­drait, en pre­mier lieu, élargir le corpus d’étude, en évaluant à nou­veaux frais les rap­ports qui se tis­sent entre le liber­ti­nage érudit et les milieux où s’élaborent l’éthique de l’hon­nê­teté. L’énonciation liber­tine trouve à s’actua­li­ser dans un contexte cultu­rel et scien­ti­fi­que donné – si la contro­verse entre Descartes et Gassendi a valeur de para­digme, sur le plan épistémologique, il pour­rait être inté­res­sant dans mesu­rer la réper­cus­sion chez des auteurs comme Sorbière, mais aussi Molière ou encore La Fontaine. L’évaluation du statut anthro­po­lo­gi­que de la fable offri­rait une autre appro­che inté­res­sante. L’uti­li­sa­tion liber­tine de la fic­tion ne vaut qu’à la condi­tion de sus­ci­ter la méfiance plutôt que l’adhé­sion. Le liber­tin se méfie de la fable, source d’illu­sion et de croyance, là où La Fontaine sou­li­gnera le pou­voir des fables, pour mieux l’uti­li­ser : « Si Peau d’âne m’était conté »… Fontenelle trans­for­mera, de même, ce trait anthro­po­lo­gi­que commun (la pro­pen­sion humaine à la cré­du­lité) en un ins­tru­ment péda­go­gi­que. La fic­tion se trouve inves­tie d’enjeux dif­fé­rents. Leur ana­lyse per­met­trait de spé­ci­fier ce qui est retenu, ou écarté, de la pensée liber­tine au tour­nant du siècle.

Ce tra­vail d’appro­fon­dis­se­ment doit s’accom­pa­gner d’une pros­pec­tion en amont et en aval : j’ai laissé de côté Pierre Charron bien plus que je ne l’aurais sou­haité ; or il me semble que la Sagesse cons­ti­tue un jalon essen­tiel pour com­pren­dre l’émergence de l’anthro­po­lo­gie liber­tine à l’âge clas­si­que. A l’autre bout du siècle, il me paraît néces­saire de pré­ci­ser ce qui change au moment où la phi­lo­so­phie clan­des­tine prend véri­ta­ble­ment son essor. La bur­les­que péda­go­gie est une péda­go­gie exclu­sive, plutôt qu’inclu­sive, fondée sur une anthro­po­lo­gie iné­ga­li­taire qui paraît bien étrangère à la concep­tion de l’homme défen­due par les Lumières. Nous aurions là encore un élément impor­tant de com­pré­hen­sion des ten­sions qui tra­ver­sent le corpus de la lit­té­ra­ture clan­des­tine à l’âge clas­si­que.

Enfin, trop d’opus­cu­les de La Mothe Le Vayer, trop de textes de Naudé ou de Sorel demeu­rent inac­ces­si­bles. Il me semble que mon tra­vail de thèse trou­ve­rait un pro­lon­ge­ment natu­rel dans l’édition d’opus­cu­les, sans exclure les antho­lo­gies et les grou­pe­ments thé­ma­ti­ques (sur l’écriture de l’his­toire, par exem­ple, ou encore sur le rap­port entre vrai­sem­blance et fic­tion). Il s’agi­rait de pour­sui­vre le renou­vel­le­ment de la per­cep­tion de l’œuvre liber­tine et d’en pré­ci­ser l’impor­tance au regard des études lit­té­rai­res. Et qui sait, peut-être, de donner goût à ces textes, par­fois dif­fi­ci­les, mais d’une richesse excep­tion­nelle…

Mais pour l’heure, je vous remer­cie de m’avoir écoutée.

La thèse paraîtra en 2006, chez l’éditeur Honoré Champion, sous le titre : « Guérir du sot ». Les stratégies d’écriture des libertins à l’âge classique (collection ”Libre pensée et littérature clandestine“).

Préface de l’Adolescence Clémentine.