CERPHI

 

La cité en guerre : crises, transgressions, limites

***Thèse soutenue le 19 décembre 2003 à l’ENS-LSH, sous la direction de Michel Sénellart et Bernard Manin

Jury : Michel Sénellart (direc­teur), Bernard Manin (direc­teur), Carlos Lévy, Paolo Cristofolini, Pierre-François Moreau (pré­si­dent de jury).

À l’ori­gine de ce tra­vail réside l’incom­pré­hen­sion devant la fas­ci­na­tion éprouvée pres­que uni­ver­sel­le­ment pour la guerre, à laquelle per­sonne ne semble échapper. Le désir de ratio­na­lité en était l’immé­diate répli­que, d’autant que la guerre n’appar­tient pas à un domaine d’intel­li­gi­bi­lité immé­diat.

Je me posai en effet deux ques­tions de manière confuse : - Pourquoi les fai­bles, contre toute attente, sont-ils par­fois vain­queurs des plus forts ? Les résis­tan­ces, les gué­rillas de toutes sortes étaient en ce sens un pro­blème aussi inat­tendu dans leur sur­gis­se­ment his­to­ri­que qu’impré­vi­si­ble dans leur deve­nir. – Plus géné­ra­le­ment (c’était le deuxième point d’inter­ro­ga­tion) la rup­ture était irré­conci­lia­ble entre une vision noble de la guerre régu­lière et sa réa­lité tou­jours repous­sante et effrayante, ce qui n’est pas le moins fas­ci­nant. À l’exal­ta­tion de la vio­lence, à la beauté d’une armée romaine par­fai­te­ment cho­ré­gra­phiée, au sublime du com­por­te­ment valeu­reux, répon­dent les récits de l’hor­reur et de l’enfer. Cette der­nière ambi­va­lence peut être résu­mée par l’atti­tude de la Reine Victoria, à qui l’on pré­sen­tait un ancê­tre du sous-marin sus­cep­ti­ble de frap­per sou­dai­ne­ment sa cible, et qui eut un haut-le-cœur scan­da­lisé parce que l’atta­que se ferait « without war­ning », sans aver­tis­se­ment de la pre­mière salve. Le mys­tère rési­dait dans ce gouf­fre entre la bar­ba­rie et l’hon­neur dès lors que l’on aborde la guerre.

Ces inter­ro­ga­tions ont été dans un pre­mier temps sus­ci­tées et relayées phi­lo­so­phi­que­ment par un tra­vail de D.E.A. sur Vico et sa concep­tion poli­ti­que des rela­tions entre nation, cité et per­sonne, tra­vail dirigé par P.-F. Moreau. En effet, Vico ne fait pas de dif­fé­rence mar­quée entre les dif­fé­ren­tes guer­res, en revan­che il insiste tout par­ti­cu­liè­re­ment sur l’impor­tance des asiles dans la fon­da­tion des cités et sur le rôle moteur des séces­sions de la plèbe ; même si Vico fait d’abon­dan­tes réfé­ren­ces à l’his­toire des peu­ples, il n’hésite pas à com­pa­rer dif­fé­ren­tes durées his­to­ri­ques paral­lè­les ou en rup­ture. De sur­croît, je m’aper­çois seu­le­ment main­te­nant de l’influence qu’a dû impri­mer la phi­lo­so­phie de Vico sur ce tra­vail puis­que la poli­ti­que et l’ima­gi­na­tion sont indis­so­lu­ble­ment liées dans la Science Nouvelle. L’idée selon laquelle la cité réagit au risque de mort, voire au risque absolu d’extinc­tion, par des sépa­ra­tions fic­ti­ves entre types de guerre, par des démar­ca­tions cons­trui­tes entre l’ami et l’ennemi, enfin par l’ima­gi­na­tion d’une ori­gine vio­lente pour accep­ter la vio­lence actuelle, pro­vient sans doute de la démons­tra­tion vichienne de l’impor­tance de la rela­tion entre raison et ima­gi­na­tion, entre « fan­tai­sie » et his­toire des nations. Vico invite à pren­dre au sérieux que l’ima­gi­na­tion est vraie et qu’il y a un rap­port plus confus entre le concept et l’image, qu’on est porté à le croire au pre­mier abord.

Enfin une moti­va­tion – mineure – pour ce tra­vail sur la guerre : était-il pos­si­ble de pren­dre une petite place dans ce domaine géné­ra­le­ment dévolu aux hommes et à la viri­lité ?

Parce que la lit­té­ra­ture sur la guerre est foi­son­nante, diverse, mul­ti­di­rec­tion­nelle, par­fois pas­sion­nelle, il impor­tait de repren­dre la réflexion à la base et d’adop­ter une démar­che carac­té­ri­sée par la naï­veté radi­cale, et donc périlleuse, afin de com­pren­dre la dis­jonc­tion entre les lois de la guerre et la réa­lité de la tuerie san­glante. Le voi­si­nage asy­mé­tri­que et appa­rem­ment imper­méa­ble entre la guerre et la guerre civile en était le pre­mier élément. Devant l’abon­dance des études de socio­lo­gie, d’his­toire, d’anthro­po­lo­gie, de stra­té­gie, ou de droit, il sem­blait néces­saire de cons­ti­tuer un préa­la­ble unifié pour cette diver­sité qui, en outre, lais­sait dans l’ombre la guerre civile, comme objet indi­gne d’ana­lyse. À partir du moment où la recher­che s’orien­tait vers un objet d’étude qui était une notion, la cons­truc­tion de concept plutôt que le décryp­tage de doc­tri­nes s’impo­sait natu­rel­le­ment. Aussi les ouvra­ges de plus en plus spé­cia­li­sés ne se retrou­vent-ils plus que dans la biblio­gra­phie his­to­rico-thé­ma­ti­que, sous la forme de trace témoi­gnant des lec­tu­res préa­la­bles. Le foi­son­ne­ment de la lit­té­ra­ture sur la guerre, ses répé­ti­tions et l’ambi­va­lence non inter­ro­gée entre lois et absence de loi, m’ont amenée, sans ori­gi­na­lité, à écarter tous les faits dans un pre­mier temps pour tenter d’élaborer les pré­mis­ses d’un examen concep­tuel afin, par la suite, de rou­vrir les livres. C’est pour­quoi, pour partir d’une réflexion uni­que­ment cen­trée sur la guerre, on s’en est tenue au centre de gra­vité de la cité, siège et source de la vio­lence col­lec­tive, indé­pen­dam­ment des régi­mes poli­ti­ques.

La notion évidente de la guerre à laquelle cor­res­pond un concept vague, objet non iden­ti­fié dès lors que l’on intro­duit la guerre civile, l’impos­si­ble coïn­ci­dence entre ana­lyse nor­ma­tive et ana­lyse des­crip­tive, font de la guerre interne, notam­ment concer­nant la limi­ta­tion hété­ro­gène et exté­rieure à la vio­lence orga­ni­sée, un point aveu­gle de la réflexion méri­tant un trai­te­ment rigou­reux.

C’est ainsi que 1è) j’ai com­paré guerre exté­rieure, étrangère, régu­lière, et guerre para­doxale, c’est-à-dire la guerre qui fait que la cité est sens dessus des­sous et retourne la vio­lence contre elle-même, pour mon­trer que cette dis­tinc­tion cachait en fait une per­ma­nence dans la conduite de la guerre : la guerre externe emprunte des aspects à la guerre de gué­rilla par exem­ple et évite à la cité de som­brer dans le conflit civil ; la guerre interne tend à imiter la régu­la­rité, impos­si­ble à attein­dre, de la guerre étrangère. C’est ce que j’ai appelé la réfé­rence abs­traite à la guerre régu­lière, l’ana­lyse des modes de scis­sion interne seconda­ri­sant le modèle de la guerre-duel puis­que les limi­tes n’empê­chent pas les trans­gres­sions répé­tées. 2è) La réflexion ainsi enga­gée enten­dait, pour le tra­vail du concept pro­pre­ment dit, extraire (isoler/nommer) des inva­riants, notam­ment à partir du centre de la cité-en-guerre. La conju­ra­tion de la guerre interne, qui ren­verse les lois et mœurs de la cité et menace de lui faire perdre son iden­tité (en oppo­sant des civils à des mem­bres de leur propre com­mu­nauté poli­ti­que) met en évidence le para­doxe de struc­tu­res géné­ra­le­ment can­ton­nées à la sphère exté­rieure, qui sont rabat­tues sur l’inté­rieur. Cela a été permis par l’étude du pov­lemo" et de la stavsi", assise de la réflexion. L’oubli de la réa­lité dési­gnée par la stavsi" était un objet d’inter­ro­ga­tion, puis un aiguillon, enfin une ligne pro­blé­ma­ti­que cons­tante. 3è) Un mou­ve­ment d’abs­trac­tion est censé ache­ver la démons­tra­tion, avec pour objec­tif, la plus riche exten­sion au concept de guerre. Des mar­ques et remar­ques sur la guerre, issues des situa­tions his­to­ri­ques abor­dées et des textes rele­vant d’une hypo­thé­ti­que « phi­lo­so­phie de la guerre » allant des théo­ries de la guerre juste aux concep­tions contem­po­rai­nes sur le droit inter­na­tio­nal, a été abs­traite la pré­sence, à divers degrés, de la stasis (cette fois comme concept) dans toute guerre. Simple peur ou révo­lu­tion, elle est un arrêt et un bou­le­ver­se­ment de fond en comble de l’iden­tité poli­ti­que.

La méthode a donc suivi le che­mi­ne­ment sui­vant : je suis partie des choses, c’est-à-dire du phé­no­mène-guerre dont les réa­li­tés sont mul­ti­ples et dif­fé­ren­tes, pour les rame­ner à l’unité des mots (par exem­ple l’inva­li­da­tion de « guerre civile » au profit de « guerre para­doxale », le « pre­neur d’armes » pour dési­gner les insur­gés, résis­tants, et autre rebel­les, ou encore une inter­ro­ga­tion sur la « guerre mixte »). Cette réac­tion au mul­ti­ple désor­donné s’est pour­sui­vie par le tra­vail du concept pour rendre compte du poly­mor­phisme de la cité en guerre et des varia­tions de l’iden­tité poli­ti­que.

Ainsi on a suivi une pro­cé­dure au demeu­rant clas­si­que qui de l’hypo­thèse passe par des déduc­tions pour s’ache­ver en conclu­sions pro­vi­soi­res qui sont à leur tour des hypo­thè­ses pour la pour­suite du rai­son­ne­ment. De sorte que le plan de la thèse peut se lire à plu­sieurs niveaux. Les deux pre­miè­res par­ties, sur l’inva­li­da­tion de la notion de limite et la struc­ture élémentaire qui en fait la sub­stance, à savoir la dési­gna­tion de l’ennemi, abou­tis­sent à la syn­thèse de la troi­sième partie où la nature de la guerre pro­cède du para­doxe de l’absence de limite dans une cité close et de l’ennemi qu’il faut tou­jours mettre à dis­tance pour lui faire la guerre. C’est ce que j’ai iden­ti­fié comme une nature extra-légale de la guerre, qui se fait dans un espace en marge de la loi, cette der­nière n’étant res­pec­tée que par inter­mit­tence. Mais à un autre niveau, la pro­gres­sion est linéaire : la cité en guerre, en l’absence de limite intrin­sè­que, a besoin de dési­gner un ennemi, les pro­ta­go­nis­tes ont besoin de s’auto-pro­cla­mer ; de la trans­gres­sion des lois on passe à une fixa­tion de la valeur de l’ennemi, que ce soit pour ins­tau­rer une réci­pro­cité ou au contraire pour cri­mi­na­li­ser l’adver­saire et le consi­dé­rer hors l’huma­nité ; en consé­quence – c’est ainsi qu’on peut lire le troi­sième moment – la défi­ni­tion de la guerre dépend du contenu assi­gné à l’ennemi et fait de l’état de guerre un état indé­ter­miné que la cité (le gou­ver­ne­ment, les acteurs, les armées, les civils) s’emploie à inves­tir de fic­tions poli­ti­ques, afin de main­te­nir un cer­tain niveau de cohé­rence de la société.

La méthode observe donc deux lignes argu­men­ta­ti­ves : une ligne qui four­nit un cadre théo­ri­que (ligne syn­chro­ni­que) et une ligne qui recons­truit une évolution dans l’his­toire des concepts (ligne dia­chro­ni­que). Il m’a semblé impos­si­ble de tenir une ligne conti­nue his­to­ri­que­ment dans le sens où, en s’atta­chant à l’objet guerre et à la recher­che de son unité, on ren­contrait la dis­conti­nuité poli­ti­que de la cité, la sus­pen­sion de l’his­toire dans la paren­thèse (ou la per­ma­nence) de la guerre et où l’on était cons­tam­ment sol­li­ci­tée par des lignes phi­lo­so­phi­ques géné­ra­les et des exem­ples concrets variés.

Cela entraîne cepen­dant une dif­fi­culté majeure. Concilier les dif­fé­ren­tes dis­ci­pli­nes au-delà de leur dis­pa­rité, pré­ten­dre à une valeur tota­li­sante, au moins en son début, du tra­vail phi­lo­so­phi­que, abs­traire les concepts, tout cela pose le pro­blème du statut des textes convo­qués. Sachant que concer­nant la guerre, la lec­ture des phi­lo­so­phes n’obli­tère pas la connais­sance du corpus spé­cia­lisé, et qu’elle s’en nour­rit même impli­ci­te­ment, la guerre civile a été pri­vi­lé­giée dès qu’elle appa­rais­sait. La démar­che ne s’ins­crit donc pas dans l’his­toire de la phi­lo­so­phie mais s’appuie sur les auteurs tant comme aide à la réflexion que comme exem­pla­rité des pro­blé­ma­ti­ques. Aux auteurs évoqués reve­nait une fonc­tion révé­la­trice qui des­si­nait ses pro­pres lignes direc­tri­ces. J’ai dégagé une fonc­tion matri­cielle des avan­cées cicé­ro­nien­nes, avec des rami­fi­ca­tions chez plu­sieurs auteurs, et plus géné­ra­le­ment une sorte de sur­plomb pano­ra­mi­que de la phi­lo­so­phie anti­que. Il ne s’agis­sait donc pas de rien décryp­ter quant à l’ensem­ble de la pensée de Cicéron ou de Machiavel mais d’être atten­tive et accueillante à ce qu’ils révé­laient de la guerre, la trame n’étant plus doc­tri­nale et his­to­ri­que mais thé­ma­ti­que et notion­nelle. Les rap­pro­che­ments cons­trui­sent aussi la vérité sur la guerre. La dis­conti­nuité his­to­ri­que avait pour corol­laire la recons­ti­tu­tion de lignes pro­blé­ma­ti­ques qui réu­nis­saient, comme en des séquen­ces conjoin­tes, Aristote-Thucydide et Hobbes, Cicéron-Machiavel-Spinoza, Cicéron-Rousseau-Robespierre etc. ce qui sus­cite une troi­sième lec­ture du plan de la thèse, non plus cons­truit en trois gran­des par­ties mais en mul­ti­ples sous-par­ties. L’entre­la­ce­ment des réseaux de sens établit des liens, en une sorte d’économie désé­qui­li­brée de la recher­che où doit se déce­ler un sous-plan, et dont n’est éclairée que la face concep­tuelle. Il aurait fallu, je pense, pour rendre cette trame plus claire, resi­tuer davan­tage les écrits dans leur contexte et insis­ter en volume sur les moments d’arrêt et d’élaboration concep­tuels, car dans la mesure du pos­si­ble je me suis effor­cée de faire suivre l’ensei­gne­ment tiré de l’ana­lyse des auteurs d’une expo­si­tion thé­ti­que sur les formes de la guerre. En ce sens, réduire la place du com­men­taire et insis­ter sur les fon­da­men­taux poli­ti­ques qui en sont déduits aurait inva­lidé le soup­çon selon lequel je ferais parler les auteurs à ma place. Évidemment si mes hypo­thè­ses de non-spé­cia­liste peu­vent avoir une valeur consé­quente pour la connais­sance d’un auteur en par­ti­cu­lier, cela sera un béné­fice sup­plé­men­taire.

La méthode adop­tée cor­res­pond davan­tage au tis­sage de plu­sieurs réseaux de signi­fi­ca­tions et à la com­plexi­fi­ca­tion pro­gres­sive des notions. L’abs­trac­tion était en elle-même un pro­blème : com­ment assi­mi­ler la tra­di­tion phi­lo­so­phi­que sur la guerre, s’y appuyer et en même temps déga­ger des concepts sans his­toire ? Comment recher­cher un inva­riant en com­pa­rant des situa­tions très éloignées dans le temps et faire voi­si­ner des auteurs en fonc­tion d’un seul concept ? Comment enfin réunir sous l’expres­sion simple d’entité poli­ti­que­ment orga­ni­sée des réa­li­tés aussi diver­ses que la polis grec­que, la civi­tas, la répu­bli­que ou l’État ?

De l’angle d’appro­che de la cité en guerre, j’ai déduit que ce contre quoi se cons­trui­sait l’entité poli­ti­que était la guerre civile, atti­tude qui impli­que la tolé­rance à la guerre exté­rieure comme réfé­rence non délé­tère. Le recen­trage s’est fait sur les rela­tions, et sur les méta­mor­pho­ses de la cité en proie à la guerre, et, de manière ultime, sur les formes de la guerre, en tant que pos­si­ble alié­na­tion de la cité. Le pro­blème ne por­tait pas sur les régi­mes mis en cause, mais sur les pro­cé­du­res mises en place par les pro­ta­go­nis­tes (l’ins­tance diri­geante aussi bien que les insur­gés, l’armée ou les rebel­les) pour conser­ver ou renou­ve­ler l’iden­tité poli­ti­que de la cité. C’est donc la for­ma­li­sa­tion des rela­tions poli­ti­ques qui sou­tient le che­mi­ne­ment et la méthode. [La fonc­tion révé­la­trice des auteurs cités était ainsi redou­blée par la foca­li­sa­tion sur l’absence de la guerre civile.] Dans la méthode, l’ana­lyse des pro­cé­du­res tra­di­tion­nel­les de tolé­rance et d’into­lé­rance à la guerre ont été pri­vi­lé­giées, afin de mettre en évidence, dans un second temps, les impli­ci­tes des auteurs consi­dé­rés. Analyse et modé­li­sa­tion condui­sent à l’idée sui­vante : les guer­res par­ti­ci­pent – je crois pou­voir dire sans excep­tion mais à des degrés divers – de plu­sieurs modè­les conco­mi­tants, de sorte que l’état de guerre est d’abord indé­ter­miné et ne connaît de déter­mi­na­tions que for­gées et rétros­pec­ti­ves. C’est en cela que cette thèse est un préa­la­ble à la réflexion sur la guerre.

En fait pour com­bler les inter­ro­ga­tions, rendre intel­li­gi­ble le phé­no­mène bel­li­queux et résou­dre les dif­fi­cultés, c’est-à-dire pour rendre compte d’un phé­no­mène éminemment poli­ti­que – celui de la crise à son paroxysme – on a expli­cité ce qu’il y a sous le poli­ti­que, ou avant le poli­ti­que. Les fic­tions sont l’autre nom de ce qui est invi­si­ble et incons­ti­tué et qui pro­duit du visi­ble cons­ti­tué dans la cité.

Le prin­cipe de la réu­nion des réflexions sur la guerre à tra­vers le filtre de la guerre civile a un béné­fice. En rela­ti­vi­sant le modèle de la guerre-duel, en cri­ti­quant la notion de « guerre juste », en évacuant l’oppo­si­tion de la guerre à la paix, on s’aper­çoit que l’état de guerre n’est pas une donnée immé­diate du poli­ti­que. L’étude de la guerre civile montre en quoi celle-ci est exa­cer­ba­tion de ce qui se passe dans la guerre étrangère, dès lors qu’il n’y a plus de limi­tes pos­si­bles au déchaî­ne­ment de la vio­lence col­lec­tive et au ren­ver­se­ment des valeurs.

Une seconde pro­blé­ma­ti­que a été exploi­tée qui tra­verse la recher­che : concur­rem­ment à l’élaboration concep­tuelle sur les formes de la guerre et les trans­for­ma­tions de la cité, une étude des mots et expres­sions a été menée qui rend compte non seu­le­ment de la crise par­ti­cu­lière qu’est la guerre, mais encore de la suren­chère poli­ti­que pour contrer tout mou­ve­ment de stasis. Les fic­tions poli­ti­ques fonc­tion­nent comme des figu­res de style et notam­ment des énoncés per­for­ma­tifs. La conju­ra­tion de la guerre civile épouse des mou­ve­ments assi­mi­la­bles à une amné­sie volon­taire, ou au contraire à un retour vers une ori­gine mythi­que vio­lente. C’était moins le mode dis­cur­sif, que les séquen­ces pour pro­duire du sens poli­ti­que, qui étaient à cet égard impor­tant. Dans cet ordre d’idée, à la guerre civile, assi­mi­lée à une vio­lence archaï­que et prin­ci­pielle, les acteurs oppo­sent un irréel du passé, désir de repro­duire une ori­gine vio­lente qui a dépassé la néga­tion du poli­ti­que pour faire naître le poli­ti­que. L’irréel du passé est la tra­duc­tion de l’ima­gi­na­tion d’une autre iden­tité pour la cité. Cette « gram­maire » de la guerre pour­rait être pro­lon­gée par une étude rigou­reuse des lexi­ques et plus lar­ge­ment des dis­cours, notam­ment dans la pers­pec­tive bila­té­rale que j’ai évitée, pour entrer en quel­que sorte dans les jus­ti­fi­ca­tions et les pro­cé­du­res d’auto-légi­ti­ma­tion des par­ties anta­go­nis­tes, cette fois dans l’his­toire.

Ainsi a été déga­gée une tem­po­ra­lité bel­li­queuse spé­ci­fi­que, en termes poli­ti­ques, qui révèle une anté­rio­rité logi­que de la guerre interne sur la guerre exté­rieure. De manière corol­laire, aux formes et aux modè­les de la guerre cor­res­pond la réac­tion de la cité qui met en place des fic­tions de sépa­ra­tion : l’indé­ter­mi­na­tion doit néces­sai­re­ment, pour que soit pré­ser­vée l’iden­tité poli­ti­que, être com­blée par un inves­tis­se­ment voire une suren­chère poli­ti­que qui est le fait d’une armée, d’un gou­ver­ne­ment en prise au ter­ro­risme, ou de par­ti­sans aspi­rant à la repré­sen­ta­ti­vité. La vic­toire ne serait pas une ques­tion de forces mais une ques­tion de mani­pu­la­tion des signes, de pro­cla­ma­tion de l’ennemi, d’ima­gi­na­tion de fic­tions poli­ti­ques.

Enfin le résul­tat essen­tiel à mon sens, tant pour la défi­ni­tion concep­tuelle de la guerre que pour le poli­ti­que de manière plus vaste, tient pré­ci­sé­ment à la sus­pen­sion de l’his­toire carac­té­ri­sant la guerre, qui laisse place au déploie­ment de ce que j’appel­le­rai l’ima­gi­na­tion poli­ti­que. (Cela est phi­lo­so­phi­que­ment mani­feste avec la sortie de l’état de nature bel­li­queux vers une his­toire poli­ti­que de l’huma­nité : de l’hypo­thèse para­doxale naît une posi­ti­vité.). L’ima­gi­na­tion poli­ti­que serait cette capa­cité de la cité, enten­due cette fois comme ensem­ble des méca­nis­mes poli­ti­ques, à forger son iden­tité à partir du chaos, en déter­mi­nant ses pro­pres struc­tu­res, que celles-ci répon­dent à des objec­tifs juri­di­ques et cons­ti­tu­tion­nels ou bien à l’ins­tau­ra­tion vio­lente d’un nou­veau droit. De même que la guerre occupe un espace poli­ti­que extra-légal, de même la cité inves­tit ces espa­ces tout vides de déter­mi­na­tions pré­ci­ses et ins­ti­tu­tion­nel­les par des déter­mi­na­tions for­gées, inven­tées sur le moment, dans l’urgence. On pour­rait même parler, à propos de la société divi­sée, de réflexe iden­ti­taire incons­cient. C’est dire qu’une sphère infra-poli­ti­que vio­lente est cons­tante sous le poli­ti­que visi­ble et que la cité est faite de réseaux aussi bien ima­gi­nai­res, inven­tés ou mythi­ques que d’orga­nes poli­ti­ques pro­pre­ment dits. La guerre, en met­tant en cause ce qui existe, révèle les com­po­san­tes fan­tas­mées ou inven­tées de la vie poli­ti­que.

Comme ce tra­vail était conçu comme un pré­li­mi­naire à la réflexion sur la guerre et comme condi­tion de l’intel­li­gi­bi­lité des guer­res par­ti­cu­liè­res et du poli­ti­que en crise, il donne lieu à des pro­lon­ge­ments pos­si­bles à la recher­che. La démons­tra­tion quel­que peu close sur elle-même peut néan­moins donner lieu à des appro­ches com­plé­men­tai­res.

  • La fluctuation des limites assignées à la guerre qui troublent la distinction ordinaire entre guerre et guerre civile invite à une réflexion qui combinerait la stratégie et le droit international d’une part (c’est-à-dire le volet pragmatique et le volet normatif) et la moralisation de la guerre d’autre part. On pourrait ainsi envisager un dépassement des apories qui grèvent les théories de la guerre juste et réviser les catégories belliqueuses. Cela me semble d’un intérêt particulièrement aigu en ce moment où l’on constate une réapparition de la notion de guerre juste simultanément à une complexification des guerres civiles en problèmes internationaux.
  • Le travail sur l’identité de la cité en guerre qui passe par la mise à distance de l’ennemi et le problème de l’ennemi proche, familier, consanguin, et plus précisément l’idée selon laquelle le type de guerre est formé à partir de la figure de l’ennemi est une orientation possible d’analyse des conflits ; elle pourrait se concrétiser en l’occurrence par une analyse des discours. Les parallèles transhistoriques seraient à mon avis valables par exemple pour comparer la matière discursive des guerres de religion au XVIe siècle et celle des pratiques génocidaires comme ce que l’on a vécu au Rwanda. « Comment est désigné l’ennemi ? » est une clé pour répondre à la question : « quelle est l’identité de l’État en crise ? »
  • Par ailleurs, la suspension méthodologique de l’interrogation sur le type de régime dans l’état de guerre est contestable, il faudrait éventuellement y remédier. L’inscription dans la tradition (hellénistique, jusnaturaliste, contractualiste) serait ainsi davantage présente. Le problème se pose avec plus d’acuité encore pour les régimes démocratiques qui apparaissent comme les régimes les moins aptes à soutenir la guerre (et à maintenir l’identité politique) mais aussi ceux qui y sont le plus exposés à l’intérieur (j’y ai fait allusion avec le problème du terrorisme). Le paradoxe du conflit moteur et destructeur y apparaît plus nettement, comme si la démocratie était un régime contraint de se nourrir d’échecs. Il serait bon en ce sens de reprendre et d’étudier, dans une perspective qui appartiendrait plutôt au XXe siècle, le rapport entre les dynamiques belliqueuses de libération et d’indépendance et l’idée démocratique (objectif, réalité, slogan).
  • Enfin, la piste ouverte par Machiavel et Foucault n’est pas refermée ; elle aurait pu constituer une quatrième partie à cette recherche : à mon sens le contraire de la guerre n’est pas la paix mais l’hospitalité, il n’en reste pas moins que le phénomène belliqueux et les fictions mises en place par la cité pour se sauver sont peut-être à l’œuvre dans la cité dite pacifique. Il importerait donc de s’interroger sur l’éventuelle essence belliqueuse de toute organisation politique.