Philosophies de l'humanisme


Les mécanismes de réécriture dans le Prince :
le statut des exemples.

Laurent Gerbier (ENS Fontenay-St Cloud)

Journée d'étude sur le Prince
15 mai 1998


Le Prince aborde en permanence les difficultés qu'il étudie sous l'angle de cas singuliers, empruntés alternantivement à l'histoire antique (grecque, et majoritairement romaine) et à l'histoire italienne renaissante. Ces exemples ne jouent pas le simple rôle d'illustration : la théorie machiavélienne de l'imitation ne permet pas ce mécanisme simple qui ferait de Machiavel un moralisateur d'histoires. Ce que Machiavel cherche à saisir, c'est un rapport chaque fois singulier entre les actes des hommes et les crconstances. L'imitation ne peut alors résulter que d'une transposition analogique - et pas simplement ressemblante - des événements dignes de mémoire.

Pour saisir ce rapport singulier, il est évident que le regard de l'historien est déterminant : c'est lui qui choisit ce qu'il laisse percevoir des circonstances, c'est lui qui met en forme (narrativement) les événements, c'est lui qui donne sens au rapport entre les actes et les faits. Autrement dit, dans le choix des exemples se joue en fait une partie énorme de la démonstration machiavélienne, dans la mesure où ces épisodes transitent ou bien sous formes de récits de première main, ou bien sous forme de références classiques, mais toujours avec une grande liberté de formulation des conclusions qu'ils inspirent.

Au sens strict, il faudrait pouvoir comparer les récits machiavéliens avec leurs sources, réelles et textuelles, et juger du sens des réécritures que Machiavel leur fait subir. Sans entreprendre une telle lecture de façon systématique dans le Prince, on peut étudier, à travers deux exemples seulement, deux mécanismes particulièrement représentatifs du travail complexe de mise en forme narrative des cas singuliers : le premier, "contemporain", concerne César Borgia, le second, romain, l'empire au tournant des IIè-IIIè siècles.


I. César Borgia (l'affaire Remirro d'Orco).

Thème : chaque fois qu'il réécrit la vie de Borgia dans le Prince, Machiavel simplifie et redessine le sens d'épisodes que, sur le coup, il décrit de façon bien moins évidente.

Cas extrêmement clair : l'affaire Remirro d'Orco. Le duc prend des mesures pour affaiblir ses ennemis, les diviser, les isoler, éliminer les plus dangereux (Vitellozzo Vitelli, Oliverotto da Fermo, et le clan Orsini, avec l'aide de son père). Puis il installe en Romagne un pouvoir fort (en donnant les pleins pouvoirs à un de ses lieutenants, Remirro de Orco), en adoptant mutatis mutandis le principe de la tyrannie utilitaire : un homme fort, aux pouvoirs étendus, fait cesser les troubles et force le pays à l'union. Puis, pour ne pas provoquer de soulèvement d au joug de Orco, il établit un "tribunal civil" et fait décapiter son lieutenant : par où le peuple demeure "content et stupéfait", ce qui indique que le duc cumule trois avantages (il conserve les bénéfices de la tyrannie de Orco, qui a réunifié le pays ; il évite le soulèvement en déplaçant la cause de la dictature de son nom vers celui de son lieutenant, et apparaît en le faisant exécuter comme un homme juste et soucieux du bien du peuple ; enfin il démontre en cette occasion sa puissance et sa résolution, faisant passer l'exercice de la justice par la forme de la cruauté, et retirant ainsi à chacun l'envie de se dresser contre le duc). Sur tous ces points l'intention de Machiavel est clairement de faire apparaître l'intelligence pratique du duc, en insistant sur le caractère longuement préparé et médité de ses actions.

Et le propos est d'autant plus délibéré que, dans le cas des deux épisodes du piège de Sinigaglia et de l'exécution de Remirro de Orco, c'est la troisième fois que Machiavel doit présenter et expliquer ces faits. En effet, il a déjà relaté cela à ses mandataires florentins pendant sa longue légation auprès du Valentinois, puis il a repris l'affaire de Sinigaglia dans la Descrizione. Cette réécriture est particulièrement intéressant dans l'affaire Remirro de Orco : elle montre que la version du chapitre VII est très clairement faite pour exalter l'intelligence du duc en insistant sur sa gestion à long terme du rapport entre le prince et ses sujets. Elle s'ouvre sur cette introduction :

Parce que c'est là un point qui mérite d'être connu, et imité par d'autres, je ne veux pas le laisser de côté. (p. 94)
Dans la lettre du 26 décembre 1502 aux Dieci di Balia, Machiavel rapporte ce même fait qui vient de se produire en des termes beaucoup plus prudents :
Ce matin on a trouvé Messer Rimirro en deux morceaux sur la place, où il se trouve encore, et tout le monde a pu le voir. On ne comprend pas bien la raison de sa mort, si ce n'est qu'il en a ainsi plu au Prince, lequel montre ainsi qu'il sait faire et faire et défaire les hommes selon leurs mérites. (Lettre de Machiavel aux Dieci, 26 décembre 1502, "Legazione al Duca Valentino", dans Machiavelli, Tutte le opere, ed. de M. Martelli, Florence, Sansoni, 1992, p. 479.)
L'anticipation comme qualité politique n'est pas précisément soulignée : ce qui frappe Machiavel, c'est le fait du prince (c'est d'ailleurs une des occurrences du mot "principe" pour désigner le Valentinois : d'ordinaire, Machiavel parle de "ce seigneur (questo Signore)"). Plus encore : trois jours plus tôt, dans une lettre aux Dieci, Machiavel signale comme en passant que le duc a fait jeter Remirro de Orco dans un cachot, et il ajoute :
On se demande s'il ne va pas le sacrifier à ce peuple, qui en a un très grand désir. (Idem, lettre du 23 décembre 1502, p. 478).
Ainsi non seulement la soudaineté qui fait la force du tour au chapitre VII a été sciemment surévaluée par Machiavel, mais surtout l'optique est toute différente : il s'agit de céder à la foule. Le cas de l'affaire Remirro de Orco est exemplaire : dans le chapitre VII, Machiavel met délibérément en avant l'habileté politique du duc, quitte à la réécrire un peu. Il ne veut surtout pas donner l'impression de minimiser en quoi que ce soit les actions du duc.

L'écriture de l'exemple est donc proportionnée à la leçon qu'il faut en tirer. Ainsi l'exemple n'est pas seulement l'événement, mais bien le récit de l'événement, ce que va confirmer une autre analyse.


II. L'empire de Marc-Aurèle à Sévère.

1. L'exemple comme objection.

Cas numéro deux : les empereurs romains de Marc à Maximin. Ils sont évoqués une première fois dans le Prince, au chapitre XIX, à propos du précepte selon lequel un prince aimé du peuple n'a que peu de choses à craindre d'une conspiration. Le propos de Machiavel consiste à conseiller de ne jamais inspirer le mépris ou la haine. Il prend l'exemple des empereurs du IIè-IIIè siècle parce qu'ils ont, précisément, mal géré cet aspect de leur règne - et qu'ils semblent également démentir Machiavel. Sur la source même, pas de problème : Hérodien, De Imperio Romanorum Imperatorum Post Marcum (240), trad. lat. de Politien, imprimé en 1493. Sur la leçon, c'est plus complexe.

La série d'exemples du Prince, ch. XIX est introduite comme une objection

Il pourrait sembler à bien des gens, à considérer la vie et mort de tel ou tel empereur romain, que ce fussent là des exemples contraires à cette mienne opinion, puisqu'on trouverait que tel qui a toujours vécu avec distinction et fait montre d'un esprit de grande qualité, néanmoins a perdu l'empire, ou bien a été tué par les siens, qui ont conspiré contre lui. Voulant donc répondre à ces objections, j'examinerai les traits de quelques empereurs, montrant les causes de leur ruine, qui ne contredisent pas ce qui a par moi été allégué; et en même temps je mettrai en considération les choses dignes de retenir qui lit les faits et gestes de ce temps-là. (GF p. 148)
Introduction fréquente : l'exemple sert d'abord de contre-exemple, et oblige à affiner l'analyse, en prenant en compte les circonstances et les événements de façon plus fine. Autre cas : César, fin du chapitre XVI :
Et si quelqu'un disait : César, par sa libéralité, parvint à l'empire, et beaucoup d'autres, pour avoir été libéraux et tenus pour tels, ont accédé aux plus hautes dignités, je réponds: ou tu es prince fait, ou tu es en voie de le devenir. Dans le premier cas, cette libéralité est dommageable, dans le second il est bien nécessaire d'être tenu pour libéral. Et César était l'un de ceux qui voulaient parvenir à la monarchie de Rome; mais si, après qu'il y fut arrivé, il et survécu et n'et point tempéré ces dépenses, il aurait détruit cet empire. Et si l'on me répliquait: beaucoup ont été princes, et avec leurs armées ont fait de grandes choses, qui ont été tenus pour très libéraux, je réponds: ou le prince prend ses dépenses sur son bien et celui de ses sujets, ou sur celui d'autrui. Dans le premier cas, il doit être économe; dans l'autre, il ne doit négliger aucune sorte de libéralité. (p. 134).
La structure de l'argumentaire est intéressante : Si quelqu'un disait (...), je réponds : ou bien (...), ou bien (....). Dans le premier cas (...), dans le second (). Et si l'on me répliquait (), je réponds : ou bien (); ou bien (). Dans le premier cas () dans l'autre.

On retrouve là une pratique de la dichotomie qui indique que l'exemple fonctionne comme une objection que Machiavel se fait à lui-même afin d'y trouver l'occasion d'un affinement de ses thèses. Par ce système de distinctions, Machiavel "descend" en effet dans les détails de l'exemple et par là même dans l'estimation de plus en plus fine des rapports entre l'appréhension des circonstances et l'interprétation que l'on peut donner de l'exemple.

Les exemples sont donc rhétoriquement extrêmement structurés, et semblent même parfois servir de simples matériaux à l'exposition d'un éventail de possibilités logique (au point qu'on peut penser d'abord que Machiavel cherche uniquement la variation des cas, comme le prince-stratège qui envisage les possibilités pendant la bataille : ainsi Philopomène au chapitre XIV ; et ensuite qu'il ne lui est pas très difficile de réécrire l'histoire en cas de besoin).

2. Structuration des exemples : l'Empire.

Il faut d'abord analyser la structure de l'exemple : il s'agit d'un passage en revue de vies dont ne ressortent que Sévère et Marc-Aurèle. Parmi les autres, des hommes vertueux (Pertinax, Alexandre), des hommes braves (Maximin), des hommes cruels (Commode, Caracalla). Le discours de Machiavel vise d'abord à séparer les catégories morales du succès (il y a eu des empereurs cruels et renversés, d'autres vertueux et heureux, ainsi que les deux cas contraires). Ceux qui émergent sont Marc-Aurèle (parce que l'hérédité lui conférait le droit à la bonté, que n'avaient ni Pertinax ni Alexandre, pour qui il était donc dangereux de l'imiter) et Sévère (qui dans sa cruauté trouvait la grandeur propre à impressionner ses armées et son peuple, conduite qui imitée sans sa virtù ne pouvait que mener Commode, Caracalla ou Maximin à la chute).

Dans ce passage, il ne s'agit donc pas seulement de trier une série de cas pour y trouver des exemples, mais bien de prendre pour objet le mécanisme d'imitation qui lie selon Machiavel les auteurs les uns aux autres. On a donc là de quoi confirmer la première intuition, selon laquelle ce n'est pas un rapport simple de ressemblance qui fonde l'imitation, mais un rapport d'analogie (une ressemblance de rapports) : ce qu'il faut imiter (ou pas), c'est l'imitation elle-même. Ou encore : l'objet de l'exemple, c'est l'exemplarité elle-même.

Le schéma est si logique que Machiavel ne craint pas de conclure le chapitre sur une formule qui fait de Commode un imitateur de Sévère (alors que Commode est assassiné en 192 et Sévère ne prend l'empire qu'à la mort de Julien en 193) : ainsi la pure juxtaposition des cas n'a pas à tenir compte de l'ordre des temps, puisqu'il s'agit avant tout d'exposer la variété des situations possibles. La conclusion est donc triple :

  1. D'abord, l'exemple n'est pas une illustration singulière d'une qualité essentielle, mais bien le récit d'un rapport singulier entre des circonstances et des actes, d'où l'on peut conclure que l'imitation ne se fonde pas sur un rapport de ressemblance mais sur une ressemblance de rapports.
  1. Ensuite, la précision historique de la référence passe après sa fécondité pédagogique : l'historicisme de Machiavel n'est pas évaluable à l'aune de son exactitude mais à celle de la transposabilité des rapports qu'il repère dans l'histoire.

  2. Enfin, l'éloge principal revient à Sévère, prince nouveau à qui Machiavel reconnaît la qualité d'avoir su "user de la bête" (cf. chapitre XVIII).

3. Réécriture de l'exemple.

La meilleure preuve de ce dernier point réside dans la comparaison entre Le Prince, XIX, et Discorsi I, 10. Dans les Discorsi, Machiavel revient sur l'Empire (on admet avec Larivaille que le chapitre X fait partie de la seconde phase de rédaction, postérieure au Prince, des chapitres du livre I).

Dans Discorsi I, 10, il s'agit cette fois de montrer la différence essentielle entre la belle époque impériale (avant Marc-Aurèle) et la mauvaise (après). Cette fois, pour reprendre deux exemples déjà étudiés dans le chapitre XIX, Pertinax fait partie de ceux qui ont payé la corruption de leurs prédécesseurs, et Sévère au contraire n'a évité l'assassinat que par un concours de circonstances rare. La lecture de l'exemple est donc radicalement dfférente de ce qu'elle était au chapitre XIX du Prince : ici, les enjeux sont différents. Ainsi les mécanismes de réécriture ne concernent pas seulment la présentation que Machiavel peut donner d'événements qu'il a vécus (et dont il peut choisir d'accentuer tel ou tel aspect) : il s'agit bien de donner du même fait deux interprétation opposées parce que ce n'est pas à partir de la même question qu'on les aborde.

Ainsi en changeant d'échelle (la période considérée va de César à Maximin, soit trois siècles) et de propos (il s'agit d'exalter les refondateurs), l'écriture de l'exemple se bouleverse : et pourtant il s'agit toujours d'exemple, puisque Machiavel utilise là aussi l'idée selon laquelle ces empereurs sont des sujets de méditation pour les hommes modernes :

Ceux qui, dans une république, vivent en simples particuliers, ou qui en deviennent les chefs par hasard ou du fait de leur talent, s'ils lisent l'histoire et retiennent l'essentiel des mémoires des choses anciennes, ne peuvent pas, s'ils sont des particuliers, ne pas vouloir vivre dans leur patrie comme des Scipions plutôt que des Césars (). (I, 10).


III. Le rôle des exemples.

On peut comparer deux passages :

D'une part l'incipit du chapitre VI (sur les "grands exemples", avec l'idée sous-jacente que l'imitation peut remplacer l'ancienneté):

Que nul ne s'étonne si, dans ce que je dirai ici des monarchies entièrement nouvelles celles où sont nouveaux et le prince et l'tat, je vais alléguer de très grands exemples. En effet, comme les hommes marchent presque toujours sur les chemins frayés par d'autres et procèdent dans leurs actions par imitation, et qu'il n'est pas possible de se tenir tout à fait dans les voies d'autrui ni d'égaler le génie de ceux qu'on imite, l'homme sage doit toujours s'engager dans les voies frayées par des grands hommes et imiter ceux qui ont été tout à fait excellents, de façon que si son génie n'y peut parvenir, il en garde au moins quelque relent; et faire comme les archers avisés qui, connaissant la force de leur arc, si le but qu'ils veulent frapper leur paraît trop éloigné, prennent leur visée beaucoup plus haut que le lieu fixé, non pour que leur flèche parvienne à une telle hauteur, mais pour que cette visée si haute leur permette d'atteindre le point désigné. (p. 87)
Ce premier discours de l'exemple est un discours de l'analogie, qui construit l'idée d'une "captation d'héritage" dans la pratique de l'imitation, tout en rompant avec un exemplarisme strict (pour des raisons de singularité historique pure que l'on a vues fonctionner par exemple chez Sévère). En effet, il ne s'agit pas pour le prince de devenir son modèle, mais d'en conserver quelque odeur (qualche odore) : cette "odeur" nous semble indiquer le mécanisme même de l'analogie, qui ne se saisit pas de la substance même de l'exemple mais bien de la manière dont celui-ci entre en relation avec les circonstances. C'est donc bien le déplacement de l'exemple qui est fondamental, et dans ce déplacement l'écart irréductible des temps, qui oblige le prince à passer par une reconstruction analogique du geste qui ne peut lui-même pas être un objet d'imitation.

Cette intuition se trouve confirmée d'autre part par la fin du chapitre XIV qui porte également sur l'imitation des vies :

Mais quant à l'exercice de l'esprit, le prince doit lire les livres d'histoire, et y considérer les actions des grands hommes, voir comment ils se sont gouvernés à la guerre, examiner les causes de leurs victoires et défaites, pour pouvoir éviter celles-ci et imiter celles-là; et surtout faire comme a fait dans le passé tel ou tel grand homme, qui a pris pour modèle quelque personnage qui avant lui a été loué et glorifié, et a toujours gardé près de soi le récit de ses faits et gestes: comme on dit qu'Alexandre le Grand imitait Achille, César Alexandre, Scipion Cyrus. Et qui lit la vie de Cyrus écrite par Xénophon reconnaît ensuite dans la vie de Scipion combien cette imitation lui fut glorieuse, et combien en chasteté, affabilité, humanité, générosité, Scipion s'est conformé à ce que de Cyrus a écrit Xénophon. (p. 129).
Il y a deux enseignements à tirer de ce passage : d'une part, le mécanisme observé au chapitre XIX est confirmé. En effet, ce n'est pas les faits et gestes du modèle qui sont eux-mêmes proposés à l'imitation du prince, mais bien l'imitation elle-même. S'il faut "faire comme a fait dans le passé tel ou tel grand homme", ce n'est pas en répétant ses actions politiques en général, mais bien en ce que ce grend homme "a pris pour modèle quelque personnage qui avant lui a été loué et glorifié, et a toujours gardé près de soi le récit de ses faits et gestes". Et d'autre part, dans cette imitation même qu'il faut imiter, le rapport ne se joue pas entre le "grand homme" imitateur et un autre "grand homme" imité et encore plus ancien, mais entre un imitateur et le récit de la vie de son modèle : à travers cette mise en abyme de l'exemple, c'est le récit qui est essentiel, car c'est lui qui seul a le pouvoir de mettre en forme les actions passées et de les inscrire dans une configuration qui, loin de les constituer en icônes de la vertu, y décèle au contraire les figures du rapport qu'elles entretiennent avec les circonstances.

On peut donc envisager l'hypothèse selon laquelle le thème de l'"usage" exposé au début du chapitre XVIII pourrait servir à décrire dans son ensemble la logique de l'exemple chez Machiavel : il faut que le prince sache "user de Sévère" ou "user de Marc" comme il lui faut par ailleurs "user du lion" ou "user du renard". Cela ne signifie bien sr jamais que l'imitateur doive devenir l'imité (comme c'est le cas dans la version chrétienne de l'imitation, laquelle vise la fusion de l'imitateur et de son modèle, en particulier le Christ) : ici au contraire c'est dans l'appréhension de l'écart des temps, donc de ce qui fait au fond l'impossibilité de la fusion, que se joue la possibilité même de l'imitation. Seul le texte est capable d'appréhender cet écart et d'y saisir un rapport de rapports : ainsi, dans le travail de l'exemple, c'est la nécessité même de son propre traité qu'affirme Machiavel.