Le rêve de d'Alembert


2eme séance.

La Mettrie et Diderot

Ann Thomson, 22 janvier 2000


Julien Offray de La Mettrie (Saint-Malo 1709 - Potsdam 1751)

  • 1743 Observations de médecine pratique.
    Début de la publication des Institutions de médecine de Boerhaave.

  • 1745 Histoire naturelle de l'âme, devenue Traité de l'âme et Abrégé des systèmes dans les OEuvres philosophiques de 1750.

  • 1747 L'Homme-machine.

  • 1748 Traité de la vie heureuse, par Sénèque, avec un Discours du traducteur sur le même sujet devenue Anti-Sénèque ou le Souverain bien, 1750, 1751.

  • L'Homme-plante (L'Ouvrage de Pénélope, t.I-II).

  • 1749 Réflexions physiques sur l'origine des animaux devenues Système d'Epicure dans les OEuvres philosophiques de 1750

  • 1750 OEuvres philosophiques (L'Ouvrage de Pénélope, t.III).

SUR LA METTRIE ET DIDEROT :

  • A.Thomson, "L'unité matérielle de l'homme chez La Mettrie et Diderot", Colloque international Diderot, Paris, 1985, p.61-68.
  • A.Vartanian, "La Mettrie and Diderot Revisited : an Intertextual Encounter", Diderot Studies, XX, 1983, p.155-197.



1. Vie et relations avec Diderot

Après des études de médecine, qu'il décrit lui-même comme peu sérieuses, et un diplôme obtenu à l'Université de Reims, La Mettrie part à Leyde où, selon lui, il étudie sous le célèbre Hermann Boerhaave de 1733 à 1734. Cependant, selon Theo Verbeek, il n'existe aucune trace de sa présence aux cours professés par Boerhaave. Mais par la suite, La Mettrie se présente comme un élève de Boerhaave et il commence dès 1735 une série de traductions des OEuvres du maître, dont la plus importante est la traduction, publiée à partir de 1743 chez Huart, Briasson et Durand, de ses Institutions de médecine, annotées par Albrecht von Haller. La Mettrie mêle ses propres notes à celles de Haller, et tire le tout par endroits dans un sens matérialiste.

A cette époque il est à Paris, où il arrive en 1742 après avoir passé plusieurs années comme médecin dans sa Bretagne natale: c'est cette pratique pratique qui fournira la matière de ses Observations de médecine pratique. Pendant ces années à Paris, il fréquente les milieux libertins et il aurait bien pu rencontrer Diderot, bien qu'il n'existe aucune trace d'une telle rencontre: quand La Mettrie se réfère à Diderot en 1747, il semble croire que c'est un médecin, ce qui indiquerait qu'il ne le connaît pas. Mais le lien est fait entre les deux hommes car L'Histoire naturelle de l'âme de La Mettrie, publiée clandestinement à Paris en 1745 et aussitôt saisie, est condamnée en 1746 par le Parlement de Paris à être brûlée, en compagnie des Pensées philosophiques de Diderot, ouvrage qui est également attribué à La Mettrie. Certains lui attribuent aussi L'Essai sur le mérite et la vertu.

Il est donc clair que Diderot ne pouvait pas ignorer La Mettrie à cette époque, ni le scandale suscité par ses ouvrages. Mais ce scandale et l'hostilité provoquée par ses satires contre ses confrères médecins forcent La Mettrie à quitter Paris pour la Hollande en 1746 et il ne reviendra plus à Paris. Contraint de fuire la Hollande à cause des poursuites engagées contre lui à la suite de la publication de L'Homme machine en 1747, La Mettrie trouve refuge en 1748 à la cour de Frédéric II en Prusse, grâce à son compatriote Maupertuis, qui est président de l'Académie des Sciences de Berlin. Il y meurt en novembre 1751. C'est en Prusse qu'il publie L'Homme-plante, qui aborde les questions de reproduction, le Système d'Epicure, qui présente les thèses de Lucrèce, et l'Anti-Sénèque, ouvrage remanié plusieurs fois et qui traite la morale d'une façon qui ne pouvait que susciter l'opprobre de tout le monde.

Les relations entre Diderot et La Mettrie prennent donc apparemment uniquement la forme d'un dialogue par le biais de leurs ouvrages, dialogue qui souligne la différence entre le déisme de Diderot à cette époque et l'athéisme de La Mettrie. Il faudrait indiquer brièvement quelques détails concernant ce dialogue, qui aideront à comprendre la présence du médecin malouin dans les OEuvres de Diderot, ce qui éclairera la question du Rêve. Vernière affirme pouvoir reconnaître La Mettrie en l'athée "habile déclamateur" des Pensées philosophiques, et il affirme que Diderot répond à L'Histoire naturelle de l'âme parue l'année précédente.(1)

Ce n'est pas impossible, mais la façon dont l'ouvrage de La Mettrie exprime son matérialisme est différente, car s'il commence par une discussion de la nature et des propriétés de la matière, qui possède la puissance motrice, il n'affirme pas, comme le fait Toland, que le mouvement est essentiel à la matière, se préoccupant surtout de l'analyse du écanisme de la pensée dans le cerveau. L'athéisme de La Mettrie n'est pas ouvertement proclamé dans cet ouvrage, qui ne nie pas directement l'immortalité de l'âme, tout en laissant le lecteur comprendre ses vraies intentions. Dans L'Homme machine, publié en 1747, La Mettrie répond directement aux Pensées philosophiques, qualifiées de "sublime ouvrage qui ne convaincra pas un athée", et aux arguments déistes du "médecin Diderot". Il cite les preuves de l'existence de Dieu, que Diderot tire de l'observation de la nature, pour conclure : "Voilà certainement ce qu'on peut dire de plus favorable à l'existence d'un Dieu".(2)

L'étude de la nature, au lieu de conduire à la croyance en Dieu, ne peut selon lui faire que des incrédules. Diderot, à son tour, semble penser à La Mettrie à certains endroits de la Lettre sur les aveugles. Plusieurs passages, notamment concernant les sens internes et le sensorium peuvent être rapprochés à L'Histoire naturelle de l'âme, qui semble donc l'avoir impressionné. Il faudrait aussi rappeller que La Mettrie y aborde la question de Molyneux et l'histoire de l'aveugle de Cheseldon. Et La Mettrie, maintenant refugié en Prusse, y réplique aussitôt, dans son Système d'Epicure (1750), en citant un passage dans La Lettre sur les aveugles, concernant l'explication du monde donnée par les Indiens (ŻXXV). L'ouvrage de La Mettrie reprend des thèmes lucrétiens présents dans la Lettre. Peu de temps après, dans le Discours préliminaire de ses Oeuvres philosophiques, publiées en 1750, La Mettrie loue "ce jeune et célèbre savant, à qui un aveugle a suffi pour éclairer l'Univers, et conduire son auteur à Vincennes".(3) Et encore, la même année, La Mettrie écrit un vibrant hommage à cet ouvrage et à Diderot, en répondant à Polier de Bottens, auteur d'un livre intitulé Pensées chrétiennes mises en parallèle avec les pensées philosophiques, et dirigé contre les Pensées philosophiques que l'auteur croyait toujours de la main de La Mettrie. Ce dernier, en niant en être l'auteur, loue le livre sans réserves, soulignant "cette force d'imagination qui met les Auteurs au rang des grands Peintres; le Génie m'y paraît briller, même dans ses écarts" et il appelle Diderot "un des plus beaux esprits que la Nature ait faits, et l'Art cultivés".(4) Ces hommages appuyés font peut-être partie d'une tentative de se rapprocher des philosophes parisiens au moment de la publication de l'Encyclopédie, ouvrage auquel il voulait sans doute s'associer. Mais il meurt l'année suivante sans pouvoir rentrer en France, malgré tous ses efforts pour y parvenir.

On peut sans doute déceler dans le Neveu de Rameau des éléments qui rapprocherait Lui de La Mettrie lui-même et de sa philosophie amorale. Le médecin malouin serait un des modèles de Lui, notamment dans son déni des valeurs morales absolues, sa défense du plaisir comme guide du comportement, son affirmation que le bonheur peut se trouver dans le vice, son explication de son caractère par la fibre qui manque. Et le caractère prêté à La Mettrie lui-même: cynique, jouisseur, brillant et fou, peut renforcer cette idée, qu'il ne faut cependant pas pousser trop loin. En effet, si Diderot finit par nier toute ressemblance avec La Mettrie et même, à la fin de sa vie, écrit une diatribe violente et célèbre contre lui, c'est pour se démarquer publiquement de la morale du médecin malouin et non à cause d'une différence fondamentale dans le matérialisme des deux hommes. Le passage sur La Mettrie dans L'Essai sur les règnes de Claude et de Néron, après les critiques déjà formulées dans le Commentaire sur Hemsterhuis (LEW, XI, p.10), commence : "La Mettrie est un auteur sans jugement" pour terminer en le traitant de "dissolu, impudent, bouffon, flatteur" et en précisant : "Il est mort comme il devait mourir, victime de son intempérance et de sa folie; il s'est tué par ignorance de ce qu'il professait". Et une note ajoute : "Ce jugement est sévère, mais juste; et il était difficile de garder quelque mesure avec l'apologiste du vice et le détracteur de la vertu" (DPV, XXV, p.246-248). Cette dénonciation est dirigée contre l'Anti-Sénèque de La Mettrie, publié pour la première fois en 1748. Il n'est guère étonnant que Diderot s'attaque à un ouvrage dont l'auteur s'affirme anti-Stoicien et où il critique Sénèque, mais les raisons de sa réaction sont plus profondes. Il dénonce celui qui est mort en Prusse en protégé de Frédéric II, mais surtout celui "qui prononce ici que l'homme est pervers par sa nature, et qui fait ailleurs de la nature des êtres la règle de leurs devoirs et la source de leur félicité; qui semble s'occuper à tranquilliser le scélérat dans le crime, le corrompu dans ses vices". Car La Mettrie nie l'existence de toute valeur morale, comme du bien et du mal en dehors des besoins de la société. L'être humain étant totalement déterminé par son organisation, le méchant est plus à plaindre qu'à condamner car il ne peut pas éviter de suivre ses penchants au crime et au vice. De telles principes, réitérées dans l'apologie de son matérialisme que La Mettrie publie à la tête de ses OEuvres philosophiqes en 1750, sapent toute tentative de fonder une morale matérialiste sur la nature de l'être humain. Elles sont d'autant plus dangereuses que Diderot, en maints endroits, met lui-même en doute l'existence de valeurs morales absolues de façon semblable. Mais La Mettrie, étranger aux besoins de la lutte philosophique, s'arrête à ce constat de l'amoralisme de la nature. En médecin, il se souci du drame de l'individu malheureux doté d'une mauvaise organisation et il souhaite le libérer du remords, sentiment artificiel et inutile. Incapable de fonder une morale matérialiste, il est forcé d'approuver la répression, pour garantir l'ordre dans la société. Sa philosophie n'est réservée qu'à une élite d'êtres heureusement "organisés".


2. Son matérialisme

Le matérialisme de La Mettrie (c'est le mot qu'il utilise lui-même pour définir sa philosophie) est souvent qualifié de " mécaniste", pour le distinguer de celui de Diderot, souvent appelé "vitaliste", mais une étude de l'OEuvre de La Mettrie montre que c'est une vue beaucoup trop simpliste. Sur nombre de questions abordées dans le Rêve, Diderot est assez proche de La Mettrie, qui est sans aucun doute présent dans l'oeuvre. Ce n'est donc pas tout à fait un hasard si, dans le mansucrit de Saint-Pétersbourg qui remplace les protagonistes par ceux de la génération précédente, c'est La Mettrie qui prend la place de Bordeu.

Il est vrai que La Mettrie ne prétend faire autre chose que d'appliquer le modèle cartésien des bêtes-machines à l'homme, en ne retenant que la machine matérielle et en faisant abstraction de l'âme spirituelle: c'est le sens du titre de son ouvrage le plus célèbre, qu'il choisit, avec son sens infaillible de la formule, pour susciter le scandale. Mais en fait, il ne faut pas toujours croire cet auteur sur parole et sa démarche n'est pas aussi simple. S'il reprend des éléments de la physiologie cartésienne, il les mélange avec d'autres, de la tradition épicurienne, libertine et gassendiste, aussi bien que des données physiologiques plus récentes. Il souligne à maintes reprises l'importance primordiale de l'observation et l'expérience: il l'affirme dès le début de L'Homme machine, et il ne perd pas une occasion pour rappeller qu'il s'en tient à l'expérience seule. Comme il l'écrit dans la conclusion de l'ouvrage : "ouvrez les yeux seulement, et laissez là ce que vous ne pouvez comprendre" (p.195). En fait, il est prêt à faire appel à toute théorie ou donnée qui peut étayer son affirmation essentielle: tout, dans l'homme comme dans l'univers plus largement, peut s'expliquer par la matière et par ses modifications. Son souci premier, c'est de démontrer par tous les moyens "l'unité matérielle de l'homme".

Le premier ouvrage proprement philosophique de La Mettrie, L'Histoire naturelle de l'âme (1745), remaniée sous le titre du Traité de l'âme en 1750, aborde les questions essentielles du fonctionnement du cerveau pour essayer de tout expliquer par la matière uniquement. Dans cet ouvrage, comme dans le plus célèbre Homme machine, il remet en cause l'existence de l'âme immortelle et il tente de montrer comment la matière peut être la cause de toutes les fonctions de l'être humain. Le premier ouvrage commence donc avec une discussion de la matière et de ses propriétés, mais de cette discussion relativement confuse, il ressort uniquement l'affirmation que la matière telle qu'on l'observe dans les corps organisés possède toujours certaines propriétes, y compris la faculté de se mouvoir et de sentir:

"Nous ne connaissons dans les corps que la matière, et nous n'observons la faculté de sentir que dans ces corps: sur quel fondement donc établir un être idéal désavoué par toutes nos connaissances?"(5)

Dans la suite de l'ouvrage il abandonne toute tentative de comprendre la nature de la matière, préférant s'en tenir à la matière organisée et à ses qualités telles qu'on les observe. Mais, malgré ce refus apparemment clair d'une âme immatérielle qu'il appelle "un être idéal", il retient l'hypothèse des trois âmes et, comme le médecin épicurien Guillaume Lamy dans ses Discours anatomiques (1675) et Explication mécanique et physique des fonctions de l'âme sensitive (1677), il prétend ne discuter que de l'âme sensitive. Cependant ses protestations de foi concernant l'existence de l'âme intellectuelle et immortelle sont encore moins crédibles que celles de son prédécesseur. Il s'appuie sur des données physiologiques pour décrire le fonctionnement des nerfs et du cerveau comme sensorium commune, reprenant les descriptions déjà fournies dans sa traduction des Institutions de Hermann Boerhaave.(6) Le modèle ici retenu est celui des esprits animaux cartésiens, pour démontrer que le sensorium commune, ou le siège de l'âme, à l'origine des nerfs dans le cerveau, occupe tout le cerveau. Quant à la nature de l'âme, il hésite entre plusieurs explications. Dans sa traduction de Boerhaave, deux ans auparavant, il s'était limité à évoquer l'hypothèse de Locke "que Dieu, qui a donné aux bêtes la faculté de s'apercevoir, de se souvenir, d'avoir quelques idées, ait pu comuniquer à nos organes plus déliées une intelligence bien supérieure".(7)

Dans L'Histoire naturelle de l'âme, après avoir cité favorablement la description faite par Lamy dans son 6e Discours anatomique, (8) de l'âme du monde ou matière subtile, La Mettrie semble pencher plutôt pour une explication de la pensée comme le produit d'une organisation particulière de la matière. Il ne peut pas expliquer l'origine de la sensation et doit se contenter de constater qu'elle existe dans des corps qui ne se composent que de la matière, sans pouvoir décider si c'est le résultat de l'organisation:

"nous ignorons si la matière a en soi la faculté immédiate de sentir, ou seulement la puissance de l'acquérir par les modifications, ou par les formes dont elle est susceptible; car il est vrai que cette faculté ne se montre que dans les corps organisés." (9)

Il va plus loin deux ans plus tard dans L'Homme machine, ouvrage dans lequel il abandonne toute prudence à ce sujet. Il cite de nombreuses expériences faites sur les animaux pour démontrer que les plus petites parties de matière organisée, c'est à dire les fibres, possèdent la capacité de réagir et de se mouvoir, même quand elles sont séparées du reste du corps, et il fait grand cas de l'anatomie comparée des animaux et de l'être humain.

Dans L'Homme machine il n'est plus question de l'hypothèse des trois âmes, et La Mettrie nie désormais ouvertement l'existence de toute âme, matérielle comme immatérielle. Il va jusqu'à déclarer:

"L'Ame n'est donc qu'un vain terme dont on n'a point d'idée, et dont un bon Esprit ne doit se servir que pour nommer la partie qui pense en nous. Posé le moindre principe de mouvement, les corps animés auront tout ce qu'il leur faut pour se mouvoir, sentir, penser, se repentir, et se conduire en un mot dans le Physique, et dans le Moral qui en dépend." (10)
Il ne tente plus, comme dans L'Histoire naturelle de l'âme, de décrire la structure et le fonctionnement du cerveau, préférant donner les résultats d'expériences faites sur des animaux concernant l'action des muscles, par exemple, qui démontrent selon lui la force motrice contenue dans les fibres.(11) Il ne propose donc aucun modèle du fonctionnement du corps comme machine ou de la mécanique des sensations et de la pensée, s'en tenant à de vagues références à des images de roues ou de ressorts. Et même l'image de l'horloge semble détournée, car il s'agit d'une horloge dans laquelle chaque partie possède sa dynamique propre :

"Je ne me trompe point; le corps humain est une horloge, mais immense et construite avec tant d'artifice et d'habileté, que si la roue qui sert à marquer les secondes, vient à s'arrêter; celle des minutes tourne et va toujours son train; comme la roue des quarts continue de se mouvoir: et ainsi des autres, quand les premières, rouillées ou dérangées par quelque cause que ce soit, ont interrompu leur marche." (p.190)

De même, bien qu'il continue d'utiliser la terminologie cartésienne des esprits animaux, ces esprits ne semblent plus jouer de rôle véritable dans son système, comme ils le faisaient toujours dans l'Histoire naturelle de l'âme. Les esprits sont maintenant associés à la violence, et La Mettrie parle à leur sujet de "tourbillon", de "torrent" ou de "fièvre".(12) Et pour décrire le fontionnement du cerveau, il préfère s'en tenir à des images et à des métaphores: il compare les cerveau aux cordes d'un violon ou d'un clavecin (p.163, 168) ou il évoque une lanterne magique et décrit le cerveau comme une "espèce de toile médullaire" (p.165).(13)

Autre chose qui marque une progression par rapport au premier ouvrage: dans L'Homme machine, le cerveau n'est plus présenté comme le récepteur passif des sensations apportées par les esprits animaux dans les nerfs, mais comme un organe créateur, grâce à l'imagination. En effet, dans L'Homme machine, l'imagination joue un rôle très important car, écrit-il, "je crois que tout s'imagine, et que toutes les parties de l'âme peuvent être justement réduites à la seule imagination, qui les forme toutes" et aussi :

"par elle, par son pinceau flatteur, le froid squelette de la raison prend des chairs vives et vermeilles; par elle les sciences fleurissent, les arts s'embellissent, les bois parlent, les échos soupirent, les rochers pleurent, le marbre respire, tout prend vie parmi les corps animés..." (p.165)

La Mettrie souligne donc autant les sens internes que les sens externes qui apportent les sensations au cerveau, car l'être humain est le produit de son organisation et de ses expériences. Cet intérêt pour les sens internes devient encore plus important dans l'Anti-Sénèque, où il souligne essentiellement le rôle de l'organisation, qui détermine tout dans l'être humain: l'effet de l'éducation est nettement moindre et ne peut pas contrecarrer l'organisation. Dans L'homme machine déjà, "l'organisation est le premier mérite de l'homme" (p.166), car tout en dépend, elle dicte tout chez l'être humain, dans le domaine physique comme dans l'intellectuel. Ainsi, "si le cerveau est à la fois bien organisé et bien instruit, c'est une terre féconde parfaitement ensemencée, qui produit le centuple de ce qu'elle a reçu" (p.167). Pour La Mettrie, on le voit, l'être humain matériel n'est pas une simple machine qui se réduit à la somme de ses parties différentes, mais une entité créatrice et dynamique. Cet être est purement physique. S'il continue se référer à "l'âme", ce mot ne veut plus dire grand'chose : cette "partie qui pense en nous" est également définie comme suit :

"l'âme n'est qu'un principe de mouvement, ou une partie matérielle sensible du cerveau, qu'on peut, sans craindre l'erreur, regarder comme un ressort principal de toute la machine." (p.186)

Ainsi, l'essentiel pour La Mettrie, c'est d'essayer de démontrer la possibilité de cette unité matérielle de l'homme, dont il ne peut cependant construire aucun modèle clair de fonctionnement. Il continue ainsi à manifester de la sympathie pour tous les médecins qui ont tenté de fournir une explication purement matérielle de la pensée, comme il avait accueilli favorablement l'hypothèse de Lamy dans l'ouvrage antérieur. Dans L'Homme machine, il parle favorablement de Willis et de Perrault,

"[qui] paraissent avoir mieux aimé supposer une âme généralement répandue par tout le corps, que le principe dont nous parlons. Mais dans cette hypothèse, qui fut celle de Virgile, et de tous les Epicuriens [...], les mouvements qui survivent au sujet dans lequel ils sont inhérents, viennent d'un reste d'âme, que conservent encore les parties qui se contractent, sans être désormais irritées par les sens et les esprits. D'où l'on voit que ces écrivains, dont les ouvrages solides éclipsent aisément toutes les fables philosophiques, ne se sont trompés que sur le modèle de ceux qui ont donné à la matière la faculté de penser, je veux dire, pour d'être mal exprimés, en termes obscurs, et qui ne signifient rien." (p.188)

Peu importe, finalement, pour La Mettrie les termes utilisés par ces médecins, si leurs explications peuvent être considérées comme compatibles avec son propre matérialisme. Il assimile donc les théories de Willis et de Perrault à la sienne. De même, il accueille la publication de l'Histoire naturelle de Buffon ou du Telliamed comme autant d'ouvrages qui peuvent fournir de preuves supplémentaires à son matérialisme. L'essentiel pour lui est rappellé dans la conclusion de L'Homme machine : "Concluons donc hardiment que l'homme est une machine; et qu'il n'y a dans tout l'univers qu'une seule substance diversement modifiée" (p.197). Ici, on voit que l'essentiel est la tentative de tout expliquer en termes de matière, une matière qui doit forcément être dynamique et qui doit posséder, au moins dans la forme organisée observable, sa propre force motrice et sensibilité, sa principe de vie, qu'il appelle "l'oscillation des corps organisés" (p.188). Il affirme que l'expérience prouve "d'une manière incontestable, que chaque petite fibre, ou partie des corps orgnisés, se meut par un principe qui lui est propre" (p.181-182).

Dans tout ceci, nous le voyons, il ne fait aucune différence entre l'être humain et les autres êtres vivants. Dans tous ses ouvrages, il souligne l'uniformité de la nature, pour affirmer que l'être humain n'est qu'un animal mieux organisé que les autres. Il se plaît à souligner les analogies entre l'homme, l'animal et même la plante. Ce qui vaut pour les animaux - et quelquefois pour les plantes - vaut aussi pour les êtres humains.

L'image frappante de cette continuité est donnée par sa description du développement de l'embryon humain : il décrit comment tout se développe petit à petit à partir d'une "pulpe médullaire, qui est le cerveau" par ce qu'il appelle "une végétation frappante" (p.193), comparaison développée plus longuement dans L'Homme plante.

Il est clair que les questions physiologiques abordées dans Le Rêve de d'Alembert sont celles déjà posées par La Mettrie : la nature de la matière et de ses propriétés, la question de savoir si la matière possède ces propriétés dans ses plus petites parties ou uniquement quand elle est organisée, le passage de la matière inerte à la sensibilité, le lien entre sensibilité et intelligence. La Mettrie ne fournit aucune réponse tranchée à ces questions, mais il essaie d'accumuler des données expérimentales (qui concernent donc forcément la matière organisée, même s'il s'agit des plus petites parties de cette matière, ou fibres) qui peuvent emporter la conviction. De même, il ne peut fournir aucune description du fonctionnement du corps ni de la façon dont le cerveau produit l'intelligence, mais il s'accroche à tout ce qui peut démontrer l'unité matérielle de l'homme. Décrire l'être humain comme une machine ne veut pas dire que c'est la simple somme du fonctionnement de ses parties matérielles, mais que c'est un être composé uniquement d'une matière dynamique. Il s'attache surtout à convaince le lecteur de la possibilité de son hypothèse, plutôt que de rentrer dans les détails. A la différence de Diderot, il se console facilement de l'impossibilité de connaître la nature de la matière ou la production de la pensée :

"La nature du mouvement nous est aussi inconnue que celle de la matière. [...] Je suis donc tout aussi consolé d'ignorer comment la matière, d'inerte et simple, devient active et composée d'organes, que de ne pouvoir regarder le soleil sans verre rouge. Et je suis d'aussi bonne composition sur les autres merveilles incompréhensibles de la nature, sur la production du sentiment et de la pensée dans un être qui ne paraissait autrefois à nos yeux bornées qu'un peu de boue.

Qu'on m'accorde seulement que la matière organisée est douée d'un principe moteur, qui seul la différencie de celle qui ne l'est pas (eh! peut-on rien refuser à l'observation la plus incontestable?) et que tout dépend dans les animaux de la diversité de cette organisation, comme je l'ai assez prouvé; c'en est assez pour deviner l'énigme des substances et celle de l'homme." (p.189-190)

Le danger, pour lui, ce n'est pas ce scepticisme prudent, il réside plutôt dans l'affirmation sans autres précautions que la matière peut penser. C'est ici le fond de sa critique des systèmes métaphysiques car, comme il affirme dès le début de L'Homme machine : "demander si la matière peut penser, sans la considérer autrement qu'en elle-même, c'est demander si la matière peut marquer les heures". Les métaphysiciens "ont plutôt spiritualisé la matière que matérialisé l'âme" (p.149). En se restreignant prudemment au niveau de la matière organisée, c'est à dire au niveau des fibres, pas celui des molécules, il peut affirmer que la matière organisée est sensible et qu'une organisation particulière de la matière dans le cerveau produit la pensée, même si nous devons nous résigner à l'ignorance concernant la façon dont cela se produit. Après ses spéculations infructueuses dans L'Histoire naturelle de l'âme, dont il se moque lui-même en 1747, il ne pose plus la question de la matière en elle-même, comme le fera Diderot à maintes reprises.

Le même scepticisme se retrouve dans ce qu'il dit sur la génération, car dans L'Homme machine il se réfère de façon dubitative à l'hypothèse de Maupertuis, et il évoque l'hypothèse de l'emboîtement des germes, tout en soulignant notre ignorance et la difficulté d'observer ce qui se passe, qui reste un mystère. Dans L'Homme-plante, cependant, publié l'année suivant, il affirme, contre Needham, qu'il est facile de voir que l'homme en miniature est contenu dans la sémence de l'homme. Il est assez étonnant de constater ce changement et difficile de l'interpréter. Il reste néanmoins constant pour lui que seule l'observation peut enseigner la vérité; pour le reste il faut se soumettre à "une ignorance invincible" car en fin de compte "nous sommes de vraies taupes dans le champ de la nature".


 

NOTES

1 [retour] Diderot, OEuvres philosophiques, p.18-19.

2 [retour] L'Homme machine, éd. A.Vartanian, Princeton, 1960, p.176-178. Toutes les références à ce texte sont à cette édition.

3 [retour] Discours préliminaire, éd. A.Thomson, Genève, 1981, p.246.

4 [retour] Ouvrage de Pénélope, t.III, Berlin, 1750, p.360-362.

5 [retour] Traité de l'âme, ch.VI, éd.T. Verbeek, Utrecht 1988, t.I, p.24.

6 [retour] Institutions de médecine de M.Hermann Boerhaave, 2e édition, t.V (1747), p.90 et sv.

7 [retour] Institutions, t.I (1743), p.104. Voir à ce sujet, mon article, "La Mettrie, lecteur et traducteur de Boerhaave", Dix-huitième Siècle, nā23 (1991), p.23-29.

8 [retour] Traité de l'âme, ch.VIII, éd.T. Verbeek, t.I, p.27-28.

9 [retour] Traité de l'âme, ch.VI, éd.T. Verbeek, t.I, p.24.

10 [retour] L'Homme machine, éd. A.Vartanian, p.180.

11 [retour] Il ne semble pas avoir très bien compris la notion hallérienne d'irritabilité car ce qui compte pour lui est de démontrer "l'oscillation des corps organisés".

12 [retour] L'Homme machine, éd. A.Vartanian, p.168, 185, 186.

13 [retour] A ce sujet, voir A.Thomson, "L'homme machine, mythe ou métaphore?", dans Dix-huitième Siècle, 20 (1988), p.374."